Poésies de sainte-Beuve, 1829· Poésies
Adieux à la poésie
Rivage où ma frêle carèneAvait fui pour ne plus sortir,Au large le flot me rentraîne ;Mon penchant sur tes bords m’enchaîne ;Faut-il rester ? faut-il partir ?
Un soir (à peine, à doux rivage,Deux printemps sont depuis passés)Tu me recueillis du naufrage,Errant sans voile, et sous l’orageRamant avec des bras lassés.
Oh ! qu’alors défaillait mon âme !Combien de fois en ces momentsJe souhaitai laisser la rame,Et, roulant au gré d’une lame,Rendre ma vie aux éléments !
Mais l’Espérance aux vœux timidesMe tendit la main près du bord ;Je baisais les sables humides,J’embrassais les rochers arides,Heureux de vivre et d’être au port.
Moins doux est à la jeune épouseLe lit où vont couler ses pleurs :Moins douce est la verte pelouseQui, loin de la foule jalouse,Cache deux amants sous les fleurs.
Pourtant ce n’est pas une plageOù croit le myrte, l’oranger ;Ce n’est pas l’onde avec l’ombrage,Des colombes dans le feuillage,Des alcyons qu’on voit nager ;
Ni l’aspect gracieux de l’anseQui prête son charmant abriÀ la nacelle où se balance,De longues heures, en silence,Baïa, ton poëte chéri.
Mais, au lieu d’une tiède brise,Des vents l’orageuse rumeurBat des rochers à tête grise,Et de la vague qui se briseGémit l’éternelle clameur.
Sur une grève désolée,Pour tromper mes ennuis amers,Tout le jour, ma lyre exiléeRépétait sa plainte mêléeAu bruit monotone des mers.
Si parfois, après la tempête,Un rayon perçant le brouillardDonnait au jour un air de fête,Et, tombé d’en haut sur ma tête,Me réchauffait comme un vieillard,
Ma bouche alors aimait redireUn reste de songe amoureux ;Sur ma lèvre errait un sourire ;Un chant s’échappait de ma lyre,Comme un écho des temps heureux.
Lieux de repos et de tristesseOù j’espérais bientôt mourir,De vous laisser qui donc me presse ?Quelle voix me parle sans cesseEt de lutter et de souffrir ?
C’est qu’on n’a pas pour tout partageDe soupirer et de rêver ;Que sur l’Océan sans rivageIl faut poursuivre son voyage,Dût-on ne jamais arriver.
Qu’importe que pour ma nacelleNe batte aucun cœur virginal ?Qu’aucune main chère et fidèleAu haut du phare qui m’appelleN’attache en tremblant le fanal ?
Qu’un soir, où ma voile attendueN’aura point blanchi sur les flots,Jamais une amante éperdue,Près de mon cadavre étendue,Ne le soulève avec sanglots ;
Et puis de sa tête baisséeTirant son long voile de deuil,N’en couvre ma tête glacée,Et longtemps baisée et presséeNe la pose dans le cercueil ?
Qu’importe ? il faut rompre le câble ;Il faut voguer, voguer toujours,Ramer d’un bras infatigable,Comme vers un port secourable,Vers le gouffre où tombent nos jours ;
Où s’abîment tristesse et joie,Amer et riant souvenir ;Où, paré de crêpe et de soie,Notre mât s’agite, tournoieEt s’engloutit sans revenir.
Adieu donc, ô grève chérie !Un instant encore, et je pars ;Adieu plage toujours meurtrieDes flots et des vents en furie,Désert si doux à mes regards !
Adieu douleur longue et profonde ;Adieu tant de jours écoulésÀ contempler l’écume et l’onde,À méditer le vent qui gronde,À pleurer les biens envolés !
Souvent, quand la brume abaisséeObscurcira le ciel couvert,Tu brilleras à ma pensée,Étoile dans ma nuit placée,Ô souvenir du mal souffert ;
Et durant sa course nouvelle,Mon âme, prête à s’épuiser,Vers le passé tournant son aile,Comme une colombe fidèle,Sur toi viendra se reposer.
110 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Vie, poésies et pensées de joseph Delorme, Paris, MICHEL LÉVY FRÈRES, LIBRAIRES ÉDITEURS, 1863· numérisation wikisource.org· Sources