Poésies de sainte-Beuve, 1829· Poésies
Bonheur champêtre
À mon ami E. T. de La R.
Lorsqu’un peu de loisir me rend à la campagne,Et qu’un beau soir d’automne, à travers champs, je gagneLes grands bois jaunissants ;Que le bruit de mes pas sur les feuilles séchées,Réveillant mille voix en mon âme cachées,Berce et calme mes sens ;
Que je songe au bonheur, à ce flottant nuageQu’un rayon de soleil de loin dore au passageEt qu’emporte le vent ;Que je songe à la vie, à ces jeunes annéesSi fraîches d’espérance et si vite fanées ;Souvent, alors, souvent,
Las de m’être égaré de clairière en clairière,Et d’avoir du long bois côtoyé la lisière,Si soudain au détourJ’aperçois, sur le seuil d’une cabane blanche,À table, un vigneron, joyeux comme au dimanche,Et ses fils à l’entour,
Je me dis : Ô bonheur ! pourtant j’en étais digne !À l’ombre d’un pommier, au pied de cette vigne,Et sous ce petit mur,Quelques amis, l’étude, à mon âme calméeSuffisaient ; oui, c’est là près d’une épouse aiméeQu’il fallait vivre obscur.
Je dis, et, tout marchant, je caresse mon rêve :Ma femme est jeune et belle, et son amour m’élèveDes fils qui me sont chers ;Ma maison au hameau, parmi toutes, est celleOù vous voyez un toit dont l’ardoise étincelle,Et des contrevents verts.
Les matins de printemps, quand la rosée enivreLe gazon embaumé, je sors avec un livrePar la porte du bois ;Les soirs d’hiver, autour du foyer qui pétille,À haute voix je lis à ma jeune familleLes récits d’autrefois.
Les champs, l’obscurité, des enfants, une femme,Nul regret du passé, nul désir en mon âme…Ainsi je vais rêvant…Mais j’ai vu du faubourg fumer les cheminées ;J’ai regagné la ville aux nuits illuminéesEt le pavé mouvant.
Adieu l’illusion ! qu’elle était vaine et folle !Ce souffle matinal, ce parfum qui s’envole,Ce gazon du chemin,Cette main à baiser, à presser dans la mienne,Tout cela, pour un jour, c’est enivrant ; mais vienne,Vienne le lendemain !
L’amour passe, et la fleur, où d’abord l’œil se pose,Pâlit sous le regard et n’est plus une rose ;Le calice a jauni.Et puis, quand l’homme est seul, loin du bruit et du monde,Du profond de son cœur plus haut s’élève et grondeLa voix de l’Infini.
Parle, que nous veux-tu, voix puissante et bizarre ?Tantôt c’est un soupir, tantôt une fanfare,Un chant, un cri de nuit ;Tantôt j’entends des chars emportés par des fées,Et tantôt c’est la Gloire agitant des trophéesQui passe et qui s’enfuit.
L’enclos qu’on aimait tant devient triste ; on dessineUn palais fantastique, et, comme aux jours d’Alcine,Des lieux d’enchantement ;Et bientôt, pour saisir la proie insaisissable,En idée on franchit monts et plaines de sableSur un coursier fumant.
On s’élance, on retombe, on brûle sous l’ombrage ;Le cœur saigne et gémit ; en lui-même est l’orageDont les coups l’ont blessé.La nuit, point de sommeil ; et l’épouse inquiète,Passant sa douce main sur le front du poëte,Lui dit : « T’ai-je offensé ? »
Parfois en un vallon où règne le silence,Où l’ardeur qu’à midi d’aplomb le soleil lanceMeurt sur un vert rideau,L’on voit du sein d’un roc, qui s’ouvre en grotte obscure,Parmi la mousse et l’herbe, avec un long murmureJaillir un courant d’eau.
Pourtant jamais aux bords de l’onde murmurante,Malgré le poids du jour et la soif dévorante,Ne boit le voyageur ;Jamais un front de vierge, incliné sur la rive,N’y mire, en se lavant, sa parure naïveEt sa chaste rougeur.
Car qu’importe la mousse, et l’ombre, et le silence,Et qu’en effleurant l’onde un souffle frais balanceLes rameaux sur son cours ?Cette onde dans sa source est comme du bitume ;Elle brûle et dévore, et toujours elle écume,Et bouillonne toujours.
90 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Vie, poésies et pensées de joseph Delorme, Paris, MICHEL LÉVY FRÈRES, LIBRAIRES ÉDITEURS, 1863· numérisation wikisource.org· Sources