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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Poésies de sainte-Beuve, 1829· Suite de joseph Delorme

V. « Comment chanter quand l’Amie est en pleurs »

Charles Augustin Sainte-Beuve· 48 vers

Comment chanter quand l’Amie est en pleurs,En pleurs ardents, en cuisantes douleurs,Quand l’insomnie,À son chevet, comme pour l’insulter,Chaque nuit, dresse une image bannie.Comment chanter ?

D’un court sommeil quand un odieux rêveToujours l’éveille, et debout la soulève :Pâleur de mort !Quand, plus étreint que ce vieillard de Troie,Sous deux serpents son noble cœur se tordComme une proie ;

Tenant sa main que je n’ose baiser,Dans ma tendresse essayant d’apaiserSon âpre veine,Quand j’ai senti passer un brusque effroi,Et ce beau sein ressaisi d’une peineQui n’est pas moi,

Comment chanter ? — Mais si la belle aiméeS’est adoucie et par degrés calmée,Si sa pâleurN’est plus qu’un charme où sourit l’amour même ;Sans s’irriter, si sa molle douleurPermet : Je t’aime !

Si son regard le plus lent, le plus fin,Envoie au mien, dans un oubli divin,L’âme sacrée,Et si sa lèvre, enflant ses beaux trésors,Semble mûrir pour l’heure désirée,On chante alors ;

On chante un peu, comme après une pluieL’oiseau mouillé dont l’aile se ressuieSous un rayon ;On chante aussi comme un rayon qui tremble,Qui craint qu’au ciel le fuyant tourbillonNe se rassemble.

Que si l’amie, heureuse d’écouter,Osait encore après moi répéterCe mot : Je t’aime !Si tout son cœur, à la fin découvert,Tombait au mien dans un aveu suprêmeD’un seul concert,

Chant du bonheur ! ô quelle hymne de fêtePour couronner et bénir la conquêteÀ deux genoux !À moins, à moins qu’à ce chant qui s’élanceNe se mêlât le murmure plus doux,Ou le silence !

48 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Vie, poésies et pensées de joseph Delorme, Paris, MICHEL LÉVY FRÈRES, LIBRAIRES ÉDITEURS, 1863· numérisation wikisource.org· Sources