Poésies de sainte-Beuve, 1829· Poésies
Le plus long jour de l’année
imité de wordsworth
À Laure
Quittons le berceau de feuillageEt les bords fleuris du torrent ;Le soleil, las d’un long voyage,S’est couché derrière un nuage,Et déjà le jour est mourant.
Le soir, qui lentement arrive,Détache le réseau vermeilQui couvrait la terre captive,Comme un pêcheur fait sur la riveSes filets séchés au soleil.
Une fraîche haleine soupireDans le saule et dans le roseau ;Le soir et son paisible empireSont chers à tout ce qui respire,À la fleur, à l’homme, à l’oiseau.
Puis surtout aucune journéeN’a de soir si beau qu’aujourd’hui ;Plus haut notre âme est ramenée,Car le plus long jour de l’année,Ô Laure, en ce jour nous a lui.
Pourtant, ô blonde jeune fille,Tu vas folâtrer, comme avant,Sur le gazon devant la grille,Ou sous l’odorante charmilleDes jasmins qui tremblent au vent.
File ta trame fortunée,Ô la plus belle du vallon ;Au doux printemps, la matinéeSait-elle ce que la journéeA de plus court ou de plus long ?
Qui voudrait troubler, dès l’aurore,L’alouette dans sa chanson,La vive abeille qui picore,L’hirondelle, étrangère encore,La linotte au bord du buisson ?
Mais dans l’amitié qui nous lie,Sans te troubler, ne puis-je pas,À cette heure où rien ne s’oublie,Mêler à ta jeune folieQuelques mots sérieux tout bas ?
Et, tandis que l’ombre abaisséeNous empêche déjà de voir,Tenant la blanche main pressée,T’apprendre une grave penséeAvant le baiser du bonsoir ?
L’Été, — c’est l’Océan qui rouleDes flots dont les bords sont couverts ;Chaque jour est un flot qui coule,Et qu’un reflux bientôt refouleAu gouffre glacé des hivers.
Ainsi, sur cette plage humaine,Nos jours d’abord montent un peu,Et l’homme rêve un grand domaine ;Puis un prompt reflux les remmène ;Ainsi tu l’as voulu, mon Dieu !
Et nous, égarés dans le rêve,Nous ne croyons pas au déclin ;L’arbre, au printemps, reprend sa sève,La fleur chaque avril se relève,Et notre cœur est toujours plein !
Ô jeune fille, sois plus sage,Et, quand ton déclin va venir,Ne laisse pas le frais ombrageNi les fruits d’or dans le feuillageTe voiler le sombre avenir.
Mais, avant que ta nuit s’avance,Mais dès aujourd’hui, dès ce soir,Au rivage où, muette, immense,L’Éternité pour toi commence,Viens de bonne heure, viens t’asseoir.
Vois-y tomber comme une goutteCes ruisseaux au cours incertain,Portant sur leur mouvante routeLa foule crédule qui doute,Et sur chaque barque un destin.
Au-dessus, l’éclatante roueFait tourner les astres au ciel ;Et cependant le vent se joue,Le flot grossit, la barque échoue ;Chaque astre revient éternel.
Toi, dont la nef est la dernière,Ô toi, qui chantes et qui ris,Quand va s’élargir la rivière,Et que bien loin fuiront derrièreTapis de mousse et bords fleuris ;
Alors, en la beauté qui passe,Malheur, si tu croyais encor !Que faire, hélas ! au sombre espaceOù tout s’abîme, ou tout s’efface,Si l’on n’a pas une ancre d’or ?
Maître austère aux leçons divines,Le Devoir gronde par amour ;Il a parlé, tu le devines ;À la main le sceptre d’épines ;À ton front les roses d’un jour !
Blanche reine de la pelouse,Arme-toi de grave douceur ;Sois prudente comme une épouse ;Que plus d’une Éloa jalouseTe reconnaisse pour sa sœur ;
Jusqu’à l’heure auguste, suprême,Où, parmi les Anges ravis,Tu fleuriras, Ange toi-même,Fleuron du sacré diadèmeTombé sur l’éternel parvis !
105 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Vie, poésies et pensées de joseph Delorme, Paris, MICHEL LÉVY FRÈRES, LIBRAIRES ÉDITEURS, 1863· numérisation wikisource.org· Sources