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Poésies de sainte-Beuve, 1829· Poésies

Le songe

Charles Augustin Sainte-Beuve· 65 vers

Quand autrefois dans cette arène,Où tout mortel suit son chemin,En coureur que la gloire entraîne,Je m’élançais, l’âme sereine,En flambeau brillant à la main ;

Des Muses belliqueux élève,Quand je rêvais nobles assauts,Couronne et laurier, lyre et glaive,Étendards poudreux qu’on enlève,Baisers cueillis sous des berceaux ;

Partout vainqueur, amant, poëte,Pensais-je, hélas ! que mon flambeau,Au lieu de triomphe et de fête,N’éclairerait que ma défaiteEt mes ennuis jusqu’au tombeau ?

La destinée à ma jeunesseSemblait sourire avec amour ;J’aimais la vie avec ivresse,Ainsi qu’on aime une maîtresseAvant la fin du premier jour.

Il a fui, mon rêve éphémère…Tel, d’un sexe encore incertain,Un bel enfant près de sa mèrePoursuit la flatteuse chimèreDe son doux rêve du matin.

Tout s’éveille, et, lui, dort encore ;Déjà pourtant il n’est plus nuit ;L’aube blanchit devant l’Aurore :Sous l’œil du Dieu qui la dévore,L’Aurore rougit et s’enfuit.

Il dort son sommeil d’innocence ;Avec l’aube son front blanchit ;Puis par degrés il se nuanceAvec l’Aurore qui s’avanceEt qui bientôt s’y réfléchit.

Un voile couvre sa prunelleEt cache le ciel à ses yeux ;Mais un songe le lui révèle ;En songe, son âme étincelleDes rayons qui peignent les cieux.

Ô coule, coule, onde nouvelle,Suis mollement ton cours vermeil !Peux-tu jamais couler plus belleQue sous la grotte maternelle,Aux premiers rayons du soleil ?

Que j’aime ce front sans nuage,Qu’arrose un plus frais coloris !Bel enfant, quel charmant présageParmi les fleurs de ton visageFait soudain éclore un souris ?

Dans la vie encore ignoréeAs-tu cru voir un bonheur pur ?Un Ange te l’a-t-il montréeBrillante, sereine, azurée,À travers ses ailes d’azur ?

Ou quelque bonne fée Urgèle,Promettant palais et trésorAu filleul mis sous sa tutelle,Pour te promener t’aurait-elleRavi sur son nuage d’or ?

Mais le soleil suit sa carrière,Et voilà qu’un rayon lancéDe l’enfant perce la paupière ;Ses yeux s’ouvrent à la lumière ;Il pleure… le songe est passé !

65 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Vie, poésies et pensées de joseph Delorme, Paris, MICHEL LÉVY FRÈRES, LIBRAIRES ÉDITEURS, 1863· numérisation wikisource.org· Sources