Poésies de sainte-Beuve, 1829· Poésies
Le dernier vœu
Vous le savez, j’ai le malheur de ne pouvoir être jeune.SÉNANCOUR, Oberman.
Vierge longtemps rêvée, amante, épouse, amie,Charmant fantôme, à qui mon enfance endormieDut son premier réveil ;Qui bien des fois mêlas, jeune et vive Inconnue,À nos jeux innocents la caresse ingénueDe ton baiser vermeil ;
Qui depuis, moins folâtre et plus belle avec l’âge,De loin me souriais dans l’onde de la plage,Dans le nuage errant ;Dont j’entendais la voix, de nuit, quand tout repose,Et dont je respirais sur le sein de la roseLe soupir odorant ;
Étoile fugitive et toujours poursuivie ;Ange mystérieux, qui marchais dans ma vie,Me montrant le chemin,Et qui d’en haut penchant ton cou frais de rosée,Un doigt vers l’avenir, à mon âme épuiséeSemblais dire : Demain ! —
Demain n’est pas venu ; je n’ose plus l’attendre.Mais si pourtant encor, fantôme doux et tendre,Demain pouvait venir ;Si je pouvais atteindre ici-bas ton image,D’un cœur rempli de toi mettre à tes pieds l’hommage,Ô vierge, et l’obtenir !
Ah ! ne l’espère point ;… ne crains point que je veuilleEntre tes doigts fleuris sécher la verte feuilleDu bouton que tu tiens,Verser un souffle froid sur tes destins rapides,Un poison dans ton miel, et dans tes jours limpidesL’amertume des miens.
Un mal longtemps souffert me consume et me tue ;Le chêne, dont toujours l’enfance fut battuePar d’affreux ouragans,Le tronc nu, les rameaux tout noircis, n’est pas digneD’enlacer en ses bras et d’épouser la vigneAux festons élégants.
Non ; c’en est fait, jamais ! ni son regard timide,Où de l’astre d’amour tremble un rayon humide,Ni son chaste entretien,Propos doux comme une onde, ardents comme une flamme,Serments, soupirs, baisers, son beau corps, sa belle âme,Non, rien, je ne veux rien !
Rien, excepté l’aimer, l’adorer en silence ;Le soir, quand le zéphyr plus mollement balanceLes rameaux dans les bois,Suivre de loin ses pas sur l’herbe défleurie,Épier les détours où fuit sa rêverie,L’entrevoir quelquefois ;
Et puis la saluer, lui sourire au passage,Et, par elle chargé d’un frivole message ;Obéir en volant ;Dans un mouchoir perdu retrouver son haleine,Baiser son gant si fin ou l’amoureuse laineQui toucha son cou blanc ;
Mais surtout, cher objet d’une plainte éternelle,Autour de toi veiller, te couvrir de mon aile,Prier pour ton bonheur,Comme, auprès du berceau d’une fille chérie,Une veuve à genoux veille dans l’ombre et prieLa mère du Seigneur !
Ce sont là tous mes vœux, et j’en fais un encore :Qu’un jeune homme à l’œil noir, dont le front se décoreD’une mâle beauté ;Qui rougit en parlant ; au cœur noble et fidèle ;Le même que souvent j’ai vu s’asseoir près d’elleEt lire à son côté ;
Qu’un soir il la rencontre au détour d’une allée,Surprise, et cachant mal l’émotion voiléeDe son sein palpitant ;Qu’alors un regard vienne au regard se confondre,Écho parti d’une âme et pressé de répondreÀ l’âme qui l’attend !
Aimez-vous, couple heureux, et profitez de l’heure :Pour plus d’un affligé qui souffre seul et pleureCe soir semblera long ;Allez ; l’ombre épaissie a voilé la charmille,Et les sons de l’archet appellent la familleAux danses du salon.
Confiez vos soupirs aux forêts murmurantes,Et, la main dans la main, avec des voix mourantesParlez longtemps d’amour ;Que d’ineffables mots, mille ardeurs empressées,Mille refus charmants gravent dans vos penséesL’aveu du premier jour !
Et moi qui la verrai revenir solitaire,Passer près de sa mère, et rougir, et se taire,Et n’oser regarder ;Qui verrai son beau sein nager dans les délices,Et de ses yeux brillants les humides calicesTout prêts à déborder ;
Comme un vieillard témoin des plaisirs d’un autre âge,Qui sourit en pleurant et ressent moins l’outrageDe la caducité,Me laissant un instant ravir à son ivresse,J’adoucirai ma peine et noierai ma tristesseEn sa félicité.
96 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Vie, poésies et pensées de joseph Delorme, Paris, MICHEL LÉVY FRÈRES, LIBRAIRES ÉDITEURS, 1863· numérisation wikisource.org· Sources