Poésies de sainte-Beuve, 1829· Suite de joseph Delorme
XVI. « Non, je ne chante plus… l’oiseau sous le feuillage »
Qui sapit in tacito gaudeat ille sinu.TIBULLE.
Non, je ne chante plus… l’oiseau sous le feuillageAux instants les plus doux n’a de chants ni de voix ;Perdu dans son bonheur comme en un saint orage,Il a peur d’éveiller l’écho jaloux des bois.Il soupire, il se tait ; il palpite, il expire ;Il ne confierait pas au plus voisin zéphireLe moindre son brillant pour être rapporté ;Tout son souffle amoureux est à la volupté.Que lui font les concerts des hôtes du grand chêne,Tous ces gosiers rivaux chantant à pleine haleine,Bruyants et glorieux, purs favoris de l’art,Ou ceux dans leur buisson qui chantent à l’écart ?Que lui fait qu’on le croie absent ou mort lui-même ?Que, ne l’entendant pas, on ignore qu’il aime,Et qu’on dise en riant qu’il s’est évanoui ?Si le bonheur nous prend, taisons-nous aujourd’hui !Ton sein contre le mien, ô ma belle oppressée,Comme un calice plein gardons notre pensée !Ta voix qui balbutie est douce en se brisant,Et ta lèvre me parle un parler suffisant.Loisirs et souvenirs viendront trop tôt, je pense ;Trop tôt le sort fâcheux, l’empêchement, l’absence(Oh ! jamais la froideur, jamais !), mais l’âge enfin,Nous sèvreront du bien, seul réel et divinQue ferons-nous alors, mon âme ? que ferai-je,Sinon de déployer ce qu’aujourd’hui j’abrège,De rouvrir en pleurant tous mes bonheurs secrets,Et, n’en jouissant plus, de les chanter après ?
28 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Vie, poésies et pensées de joseph Delorme, Paris, MICHEL LÉVY FRÈRES, LIBRAIRES ÉDITEURS, 1863· numérisation wikisource.org· Sources