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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Au Jardin de l’Infante, 1893

Destins

Albert Samain· strophes variées, alexandrins, 57 vers

Veneris monumenta nefandæ.Virgile.

O femme, chair tragique,‖ exquisement amère,Femme, notre mépris‖ sublime et notre Dieu,O monstre de douceur‖ et cavale de feu.Qui galope plus vite‖ encor que la Chimère.

Femme, qui nous attends‖ dans l'ombre au coin du bois,Quand, chevaliers d'avril,‖ en nos armures neuvesNous allons vers la vie,‖ et descendons les fleuvesEn bateaux pavoisés,‖ le rameau vert aux doigts.

L'oriflamme Espérance‖ aux fraîcheurs matinalesOndule, et nous ouvrons‖ dans le matin sacréNos yeux brillants encor‖ de n'avoir pas pleuré.Nos yeux promis un jour‖ à tes fêtes fatales.

Aux mirages de l'art,‖ aux froissements du fer,Le sang rouge à torrents‖ en nous se précipite,Et notre âme se gonfle,‖ et s'élance, et palpiteVers l'infini comme aux‖ approches de la mer !

Toi, debout au miroir‖ et dominant la vie.Tu peignes tes cheveux‖ splendides lentement,Et pour nous voir passer,‖ tu tournes un momentTes yeux d'enfant féroce,‖ à qui tout fait envie.

Fleur chaude, fleur de chair‖ balançant ton poison,Tu te souris, tordant‖ ta nudité hautaine.Et déjà les parfums‖ de ta robe lointaineNagent comme une haleine‖ ardente à l'horizon.

A l'horizon d'espoir‖ et de rêves sublimes.D'obstacles à franchir‖ d'un orgueil irrité,Et de sommets divins,‖ où se cabre, indompté.Le grand cheval ailé,‖ qui hennit aux abîmes !

Ah ! tu la connais bien,‖ sphynx avide et moqueur,Cette folle aux yeux d'or‖ qu'à vingt ans l'on épouse,La Gloire, femme aussi…‖ Lève-toi donc, jalouse,Debout, et plante-nous‖ ta frénésie au cœur !

Rampe au long des buissons,‖ darde tes yeux de flamme.Un regard, et déjà‖ la chair folle s'émeut ;Un sourire, et l'alcool‖ de nos sens a pris feu ;Un baiser, et tes dents‖ ont mordu dans notre âme !

A Toi, va, maintenant‖ les sublimes, les fous,Tous ceux qui s'en allaient‖ aux fêtes inconnues.Archanges déplumés,‖ précipités des nues.Oh ! comme les voilà‖ rampants à tes genoux !

Tout leur cœur altéré‖ râle vers ta peau rose.D'où rayonne un désir‖ électrique et brutal.L'horizon lumineux‖ sombre en un soir fatal.Et voici s'effondrer‖ la grande apothéose…

Toi cependant, trônant‖ aux ténèbres du lit,Tu berces leur vieux rêve‖ éteint dans ta chair sourde,Et tu caches le monde‖ à leur paupière lourdeAvec tes longs cheveux‖ de langueur et d'oubli.

Ta chair est leur soleil ;‖ tes pieds nus sont leur gloire ;Et ton sein tiède‖ est une mer aux vagues d'or,Où leur cœur de tendresse‖ et d'infini s'endortSous tes yeux, où s'allume‖ une sombre victoire.

Pour toi seule, à jamais,‖ à jamais, sans remords,Chante leur sang brûlé‖ par le feu de ta bouche,Et, souriant du haut‖ de ton orgueil farouche.Tu refermes sur eux,‖ douce enfin à leur mort.

Tes bras, tes bras profonds‖ et doux comme la mort.

Versification

Forme
Strophes variées
Rimes
13[abba] 1[abbaa]
Mètre
Alexandrins· profil 6=6
Mots à la rime
a amère / Chimère féminine, classiqueb Dieu / feu masculine, classiquea bois / doigts masculine, classiqueb neuves / fleuves féminine, classiquea matinales / fatales féminine, classiqueb sacré / pleuré masculine, classiquea fer / mer masculine, classiqueb précipite / palpite féminine, classiquea vie / envie féminine, classiqueb lentement / moment masculine, classiquea poison / l'horizon masculine, classiqueb hautaine / lointaine féminine, classiquea sublimes / abîmes féminine, classiqueb irrité / indompté masculine, classiquea moqueur / cœur masculine, classiqueb épouse / jalouse féminine, classiquea flamme / âme féminine, classiqueb s'émeut / feu masculine, non classiquea fous / genoux masculine, classiqueb inconnues / nues féminine, classiquea rose / apothéose féminine, classiqueb brutal / fatal masculine, classiquea lit / d'oubli masculine, non classiqueb sourde / lourde féminine, classiquea gloire / victoire féminine, classiqueb d'or / s'endort masculine, non classiquea remords / mort masculine, non classiqueb bouche / farouche féminine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 0.9· écart moyen à la rime classique 0.7

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

57 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvre Poétique Complète, Paris, MERCURE DE FRANCE, 1921· numérisation poesies.net· Sources