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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Au Jardin de l’Infante, 1893

Tentation

Albert Samain· strophes variées, alexandrins, 61 vers

Qui parle ainsi dans l'ombre,‖ et quel appel résonneA travers les rideaux‖ pesants et ténébreux ?C'est un poignant appel,‖ et ma chair en frissonneComme s'il m'enlaçait‖ de grands bras langoureux.

Viens, je t'aime, je suis‖ la Belle fabuleuse,La sirène qui rôde‖ aux suprêmes confins,Et qu'on entend chanter,‖ lente et vertigineuse,Dans l'air triste des soirs‖ où les sens sont divins.

Que veux-tu ? Sur mon cœur‖ s'endort la Sulamite,Ivre du vin trop fort‖ que nos lèvres ont bu :Et mon amour, debout‖ dans sa foi sans limite,Est comme un chef superbe‖ au sein de la tribu.

Viens, tous les lendemains‖ d'ici-bas sont funèbres ;Chaque miroir d'une heure‖ est un miroir terni,Viens, plonge en mes cheveux‖ ruisselants de ténèbres,En eux seuls tu pourras‖ respirer l'infini.

Oui, ta voix est suave‖ et mon cœur se dilateA t'écouter chanter,‖ ô pâle, ô sombre sœur ;Souvent, dans la fureur‖ du plaisir écarlate,Ta voix d'ombre arrosa‖ mon âme de douceur.

Viens, je suis la suprême‖ amante qu'on épouseAu delà de la vie‖ ironique, au delàDes soleils d'or brutal‖ dont la terre est jalouse ;Et la Nuit chaste et froide‖ à jamais me voila.

L'heure a sonné parmi‖ l'espace taciturne.Vois, mon amante est belle,‖ et je veux l'adorer ;Car son cœur est à moi,‖ son cœur plein comme une urneDe toute l'eau du ciel‖ que l'amour peut pleurer.

Pauvre fou ! Celle-là‖ vraiment l'as-tu bien toute ?…Sondas-tu jusqu'au fond‖ l'abîme de ses yeux ?Ton amour ? C'est un fruit‖ mûr pour le ver du doute.Prends garde, ton amour‖ n'est qu'orgueil, orgueilleux !

Tais-toi, laisse-moi vivre‖ et m'enivrer de l'heure.Dans cet air plein encor‖ de ses derniers aveux.Sa chair est glorieuse,‖ et son souffle m'effleureEt son bras est si blanc‖ qui soutient ses cheveux !

Un nuage d'amour‖ roule à travers la chambre.Les fleurs dans les cristaux‖ s'ouvrent à larges plis.Plus fine que l'acier,‖ plus subtile que l'ambre,Ma voix glisse et pénètre‖ aux plus secrets replis.

Entre toutes les nuits,‖ ma nuit est magnifique.Va-t'en, je ne veux pas‖ t'appartenir ce soir.Va-t'en, car ton regard‖ tenace et maléfiqueM'attire et me retient‖ comme un sombre miroir.

Dis, lorsque tu collais‖ tes lèvres à sa bouche,Dis, n'as-tu pas vécu‖ parfois, dans un moment,L'infini d'une angoisse‖ éperdue et farouche ?…C'est qu'alors tu baisais‖ ma bouche, ô mon amant.

Oui, parfois j'ai goûté‖ des baisers de vertigePlus puissants que la plus‖ délirante liqueurEt j'ai senti dans l'ombre,‖ ainsi qu'un noir prodige,Des doigts mystérieux‖ qui détachaient mon cœur.

C'était moi, moi, te dis-je,‖ à travers l'étendue,A travers le mirage‖ éclatant du plaisir.Tu cherchais dans mes yeux‖ la grande nuit perdue.Viens, je suis la Mort douce,‖ et l'amante attendue.Et je te verserai,‖ sous mes larges pavots.Bercé hors de la vie,‖ et de l'être, et des âges.Au bruit des mers sans fin‖ battant mes noirs rivages,Loin du mal et des pleurs,‖ du doute et des sanglots,Le silence et l'oubli‖ dans l'éternel repos.

Mars 1892.

Versification

Forme
Strophes variées
Rimes
13[abab] 1[aaa] 1[abbaa]
Mètre
Alexandrins· profil 6+6
Mots à la rime
a résonne / frissonne féminine, classiqueb ténébreux / langoureux masculine, classiquea fabuleuse / vertigineuse féminine, classiqueb confins / divins masculine, classiquea Sulamite / limite féminine, classiqueb bu / tribu masculine, classiquea funèbres / ténèbres féminine, classiqueb terni / l'infini masculine, classiquea dilate / écarlate féminine, classiqueb sœur / douceur masculine, classiquea épouse / jalouse féminine, classiqueb delà / voila masculine, classiquea taciturne / urne féminine, classiqueb l'adorer / pleurer masculine, classiquea toute / doute féminine, classiqueb yeux / orgueilleux masculine, classiquea l'heure / m'effleure féminine, classiqueb aveux / cheveux masculine, classiquea chambre / l'ambre féminine, classiqueb plis / replis masculine, classiquea magnifique / maléfique féminine, classiqueb soir / miroir masculine, classiquea bouche / farouche féminine, classiqueb moment / amant masculine, classiquea vertige / prodige féminine, classiqueb liqueur / cœur masculine, classiquea l'étendue / perdue / attendue féminine, classiqueb pavots / sanglots / repos masculine, classiquec âges / rivages féminine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.1· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

61 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvre Poétique Complète, Paris, MERCURE DE FRANCE, 1921· numérisation poesies.net· Sources