Symphonie héroïque, 1900· Symphonie héroïque
Forêts
Vastes forêts, forêts‖ magnifiques et fortes,Quel infaillible instinct‖ nous ramène toujoursVers vos vieux troncs drapés‖ de mousses de veloursEt vos étroits sentiers‖ feutrés de feuilles mortes ?
Le murmure éternel‖ de vos larges rameauxRéveille encore en nous,‖ comme une voix profonde,L'émoi divin de l'homme‖ aux premiers jours du monde,Dans l'ivresse du ciel,‖ de la terre, et des eaux.
Grands bois, vous nous rendez‖ à la sainte nature.Et notre cœur retrouve,‖ à votre âme exalté,Avec le jeune amour‖ l'antique liberté,Grands bois grisants et forts‖ comme une chevelure !
Vos chênes orgueilleux‖ sont plus durs que le fer ;Dans vos halliers profonds‖ nul soleil ne rayonne ;L'horreur des lieux sacrés‖ au loin vous environne,Et vous vous lamentez‖ aussi haut que la mer !
Quand le vent frais de l'aube‖ aux feuillages circule,Vous frémissez aux cris‖ de mille oiseaux joyeux ;Et rien n'est plus superbe‖ et plus religieuxQue votre grand silence,‖ au fond du crépuscule…
Autrefois vous étiez‖ habités par les dieux ;Vos étangs miroitaient‖ de seins nus et d'épaules,Et le Faune amoureux,‖ qui guettait dans les saules,Sous son front bestial‖ sentait flamber ses yeux.
La nymphe grasse et rousse‖ ondoyait aux clairièresOù l'herbe était foulée‖ aux pieds lourds des silvains,Et, dans le vent nocturne,‖ au long des noirs ravins,Le centaure au galop‖ faisait rouler des pierres.
Votre âme est pleine encor‖ des songes anciens ;Et la flûte de Pan,‖ dans les campagnes veuves,Les beaux soirs où la lune‖ argente l'eau des fleuves,Fait tressaillir encor‖ vos grands chênes païens.
Les muses, d'un doigt pur‖ soulevant leurs longs voilesÀ l'heure où le silence‖ emplit le bois sacré,Pensives, se tournaient‖ vers le croissant doré,Et regardaient la mer‖ soupirer aux étoiles…
Nobles forêts, forêts‖ d'automne aux feuilles d'or,Avec ce soleil rouge‖ au fond des avenues,Et ce grand air d'adieu‖ qui flotte aux branches nuesVers l'étang solitaire,‖ où meurt le son du cor.
Forêts d'avril : chansons‖ des pinsons et des merles ;Frissons d'ailes, frissons‖ de feuilles, souffle pur ;Lumière d'argent clair,‖ d'émeraude et d'azur ;Avril ! … pluie et soleil‖ sur la forêt en perles ! …
Ô vertes profondeurs,‖ pleines d'enchantements,Bancs de mousse, rochers,‖ sources, bruyères roses,Avec votre mystère,‖ et vos retraites closes,Comme vous répondez‖ à l'âme des amants !
Dans le creux de sa main‖ l'amante a mis des mûres ;Sa robe est claire encore‖ au sentier déjà noir ;De légères vapeurs‖ montent dans l'air du soir,Et la forêt s'endort‖ dans les derniers murmures.
La hutte au toit noirci‖ se dresse par endroits ;Un cerf, tendant son cou,‖ brame au bord de la mareEt le rêve éternel‖ de notre cœur s'égareVers la maison d'amour‖ cachée au fond des bois.
Ô calme ! … tremblement‖ des étoiles lointaines ! …Sur la nappe s'écroule‖ une coupe de fruits ;Et l'amante tressaille‖ au silence des nuits,Sentant sur ses bras nus‖ la fraîcheur des fontaines…
Forêts d'amour, forêts‖ de tristesse et de deuil,Comme vous endormez‖ nos secrètes blessures,Comme vous éventez‖ de vos lentes ramuresNos cœurs toujours brûlants‖ de souffrance ou d'orgueil.
Tous ceux qu'un signe au front‖ marque pour être rois,Pâles s'en vont errer‖ sous vos sombres portiques,Et, frissonnant au bruit‖ des rameaux prophétiques,Écoutent dans la nuit‖ parler de grandes voix.
Tous ceux que visita‖ la douleur solennelle,Et que n'émeuvent plus‖ les soirs ni les matins,Rêvent de s'enfoncer‖ au cœur des vieux sapins,Et de coucher leur vie‖ à leur ombre éternelle.
Salut à vous, grands bois‖ à la cime sonore,Vous où, la nuit, s'atteste‖ une divinité,Vous qu'un frisson parcourt‖ sous le ciel argenté,En entendant hennir‖ les chevaux de l'aurore.
Salut à vous, grands bois‖ profonds et gémissants,Fils très bons et très doux‖ et très beaux de la terre,Vous par qui le vieux cœur‖ humain se régénère,Ivre de croire encore‖ à ses instincts puissants :
Hêtres, charmes, bouleaux,‖ vieux troncs couverts d'écailles,Piliers géants tordant‖ des hydres à vos pieds,Vous qui tentez la foudre‖ avec vos fronts altiers,Chênes de cinq cents ans‖ tout labourés d'entailles,
Vivez toujours puissants‖ et toujours rajeunis ;Déployez vos rameaux,‖ accroissez votre écorceEt versez-nous la paix,‖ la sagesse et la force,Grands ancêtres par qui‖ les hommes sont bénis.
Octobre 1896
Versification
- Forme
- 22 quatrains (quatrains)
- Rimes
- 22(abba)
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Strophes
- 22 quatrains
- Mots à la rime
- a fortes / mortes féminine, classiqueb toujours / velours masculine, classiquea rameaux / eaux masculine, classiqueb profonde / monde féminine, classiquea nature / chevelure féminine, classiqueb exalté / liberté masculine, classiquea fer / mer masculine, classiqueb rayonne / environne féminine, classiquea circule / crépuscule féminine, classiqueb joyeux / religieux masculine, classiquea dieux / yeux masculine, classiqueb d'épaules / saules féminine, classiquea clairières / pierres féminine, classiqueb silvains / ravins masculine, classiquea anciens / païens masculine, classiqueb veuves / fleuves féminine, classiquea voiles / étoiles féminine, classiqueb sacré / doré masculine, classiquea d'or / cor masculine, classiqueb avenues / nues féminine, classiquea merles / perles féminine, classiqueb pur / d'azur masculine, classiquea d'enchantements / amants masculine, classiqueb roses / closes féminine, classiquea mûres / murmures féminine, classiqueb noir / soir masculine, classiquea endroits / bois masculine, classiqueb mare / s'égare féminine, classiquea lointaines / fontaines féminine, classiqueb fruits / nuits masculine, classiquea deuil / d'orgueil masculine, classiqueb blessures / ramures féminine, classiquea rois / voix masculine, classiqueb portiques / prophétiques féminine, classiquea solennelle / éternelle féminine, classiqueb matins / sapins masculine, classiquea sonore / l'aurore féminine, classiqueb divinité / argenté masculine, classiquea gémissants / puissants masculine, classiqueb terre / régénère féminine, classiquea d'écailles / d'entailles féminine, classiqueb pieds / altiers masculine, classiquea rajeunis / bénis masculine, classiqueb écorce / force féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 0.7· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
88 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Le Chariot d’or, Paris, Paris : Mercure de France, 1912· numérisation ATILF Analyse et Traitement Informatique de la Langue Française· Sources