Symphonie héroïque, 1900· Symphonie héroïque
Les monts
Épiques survivants‖ des vieux âges que hanteUne mystérieuse‖ et lointaine épouvante,Les monts dressent au ciel‖ leur tumulte géant.La terre les vénère‖ ainsi que ses grands prêtres,Et, dans la hiérarchie‖ éternelle des êtres,Ils n'ont au-dessus d'eux,‖ les augustes ancêtres,Que le grand ancêtre océan.
Le tonnerre leur plaît.‖ Tout le ciel qui s'embraseÀ leurs fronts ceints d'éclairs‖ met un nimbe d'extase.Ils font rugir la foudre‖ au creux de leurs ravins ;Et sous les vents du nord‖ à la sauvage allure,Ils semblent redresser‖ leur antique stature,Ravis de voir flotter‖ comme une chevelureLeurs grandes forêts de sapins.
Au-dessus du troupeau‖ servile et gras des plaines,La fière aridité‖ de leurs formes hautainesSe drape en plein azur‖ d'un manteau de clartés.Ils sont les chastes monts‖ aux aigles seuls propices,Et la mort, les deux mains‖ pleines de maléfices,Garde sinistrement‖ au bord des précipicesLeurs terribles virginités.
Une douceur aussi‖ dans leur grand cœur circule.La corne pastorale‖ au fond du crépusculeDe vallon en vallon‖ sonne en se prolongeant.Avec la brebis blanche‖ et la chèvre grimpanteLes vaches des bergers‖ s'égrènent sur la pente ;Et toute la montagne,‖ où maint troupeau serpente,Est pleine de cloches d'argent.
Le soir, c'est derrière eux‖ que le soleil se couche…Alors, la nuit, vêtus‖ d'une ombre plus farouche,Ils rendent à leurs pieds‖ les coteaux plus tremblants.Et quand du fond du ciel‖ la filiale auroreS'avance, d'un premier‖ rayon pur et sonoreElle va, comme on fait‖ aux vieillards qu'on honore,Baiser d'abord leurs cheveux blancs.
Ils sont l'élan puissant‖ et profond de la terre.L'azur les glorifie,‖ et leur splendeur austèreExalte les chanteurs‖ aux beaux fronts inspirés.Leurs pensers sont de grands‖ éclairs sur les abîmes ;La force des torrents‖ gronde en leurs voix sublimes ;Et c'est le même vent‖ vertigineux des cimesQui souffle dans leurs chants sacrés.
L'arc de Diane sonne‖ aux forêts du Taygète.Sur le Parnasse en fleur,‖ Apollon MusagèteFait chanter l'archet d'or‖ dans l'air de cristal bleu.L'Olympe craque au bruit‖ de l'immortelle joie ;Sur le Caucase en sang‖ l'affreux vautour s'éploie ;Et l'Oeta voit debout‖ dans le feu qui flamboieHercule devenir un dieu.
Moïse au large front‖ d'airain, Orphée imberbe,Tous les pâles songeurs‖ où s'incarna le verbe,Pensifs, ont descendu‖ leurs géants escaliers…Car les monts, où le rêve‖ augustement s'attache,Ont dans leurs profondeurs‖ une âme qui se cache ;Et c'est de leurs vieux flancs‖ éventrés qu'on arracheLe marbre où les dieux sont taillés.
De sommet en sommet‖ bondissant, éperdue,L'âme — en plein firmament —‖ respire l'étendue,Et s'enivre du froid‖ sublime de l'éther…Les routes, les cités,‖ les campagnes reculent,Toutes les visions‖ de la terre s'annulent ;Et seuls les grands sommets‖ dans la lumière ondulentComme les vagues de la mer
Les monts ont les glaciers‖ d'argent, les sources neuvesD'où sort la majesté‖ pacifique des fleuves,Les rocs aériens‖ où l'aigle fait son nid.Par leurs sentiers hardis,‖ fuyant les embuscades,Les chamois indomptés‖ mènent leurs cavalcades ;Et l'arc-en-ciel qui brille‖ au travers des cascadesFleurit leurs lèvres de granit.
Ainsi, gardant pour eux‖ la terreur des orages,Ils couvrent à leurs pieds‖ les humbles pâturagesDe la grave bonté‖ d'un regard paternel.Dans l'azur étonné‖ leurs pics superbes plongent.Sans fin à l'horizon‖ leurs croupes se prolongent ;Et, doux de la douceur‖ des colosses, ils songentDans je ne sais quoi d'éternel.
Septembre 1888
Versification
- Forme
- 11 septains (septains)
- Rimes
- 11(aabcccb)
- Mètre
- Alexandrins et octosyllabes (66 de 12, 11 de 8)· profil 8, 6+6
- Strophes
- 11 septains
- Mots à la rime
- a hante / épouvante féminine, classiqueb géant / océan masculine, non classiquec prêtres / êtres / ancêtres féminine, classiquea s'embrase / d'extase féminine, classiqueb ravins / sapins masculine, classiquec allure / stature / chevelure féminine, classiquea plaines / hautaines féminine, classiqueb clartés / virginités masculine, classiquec propices / maléfices / précipices féminine, classiquea circule / crépuscule féminine, classiqueb prolongeant / d'argent masculine, classiquec grimpante / pente / serpente féminine, classiquea couche / farouche féminine, classiqueb tremblants / blancs masculine, classiquec aurore / sonore / honore féminine, classiquea terre / austère féminine, classiqueb inspirés / sacrés masculine, classiquec abîmes / sublimes / cimes féminine, classiquea Taygète / Musagète féminine, classiqueb bleu / dieu masculine, classiquec joie / s'éploie / flamboie féminine, classiquea imberbe / verbe féminine, classiqueb escaliers / taillés masculine, classiquec s'attache / cache / arrache féminine, classiquea éperdue / l'étendue féminine, classiqueb l'éther / mer masculine, classiquec reculent / s'annulent / ondulent féminine, classiquea neuves / fleuves féminine, classiqueb nid / granit masculine, classiquec embuscades / cavalcades / cascades féminine, classiquea orages / pâturages féminine, classiqueb paternel / d'éternel masculine, classiquec plongent / prolongent / songent féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.1· écart moyen à la rime classique 0.1
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
77 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Le Chariot d’or, Paris, Paris : Mercure de France, 1912· numérisation ATILF Analyse et Traitement Informatique de la Langue Française· Sources