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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Symphonie héroïque, 1900· Symphonie héroïque

Le fleuve

Albert Samain· distiques, alexandrins, 104 vers

Sous l’être universel, vois l’éternel SymboleVictor Hugo

Conçu dans l'ombre aux flancs‖ augustes de la terre,Le fleuve prend sa vie‖ aux sources du mystère.Il est le fils des monts‖ déserts et des glaciers ;Et les vieux rocs pensifs,‖ farouches nourriciersDu limpide cristal‖ distillé par la voûte,Dans l'ombre, de longs jours‖ l'abreuvent goutte à goutte,L'écoutent gazouiller‖ dans son lit de cailloux,Si faible encore, avec‖ un murmure très doux,Et suivent, attendris,‖ ses limpides manègesParmi la radieuse‖ innocence des neiges.Tel il grandit, gardé‖ par l'antre paternel,Pur de la pureté‖ des glaces — près du ciel.

Mais déjà, frémissant‖ de conquérir l'espace,Il s'élance, et ruisseau‖ turbulent et vorace,Emporte en bouillonnant‖ dans ses flots confondusDes herbes, des rochers‖ et des sapins tordus ;Puis, torrent blanc d'écume,‖ il déserte les cimes ;Jaloux de l'avalanche,‖ il se rue aux abîmes,Et sur les rocs fumants,‖ ivre et précipité,S'écrase et tombe en des‖ cascades de clarté !

Au fond des ravins noirs‖ sa fureur s'est éteinte.Il respire à présent,‖ car la plaine est atteinte,La plaine pacifique‖ aux horizons d'épis.Il promène, étalé,‖ de longs jours assoupisParmi les terrains roux,‖ les vergers, les pâtures,Le décor symétrique‖ et calme des cultures,Et coule monotone‖ et pareil aux bœufs lents

Attelés sur la route‖ aux chars de foin tremblants.Le rire de l'été‖ rayonne sur ses berges.Des troupeaux çà et là‖ boivent à ses flots vierges ;Il rencontre, en passant,‖ des villages, des bourgs ;Maints châteaux dans ses eaux‖ claires mirent leurs toursEt, charmant, il s'attarde,‖ il serpente, il chatoie,Une frange de fleurs‖ à sa robe de soie.

Pourtant il reste en lui‖ des flammes du passé ;Et, parfois, quand l'hiver‖ plus fort l'a terrassé,Comme un taureau qu'on couche‖ en pesant sur ses cornes,Tout à coup, s'échappant,‖ crevant les glaçons mornes,Balayant l'horizon,‖ brisant tout, tordant tout,Faisant sauter les ponts‖ de pierre d'un seul coup— car l’âme des fléaux géants est dans son âme —Il arrive comme le vent,‖ comme la flamme !Et les peuples, béants‖ d'horreur sur les coteaux,Écoutent dans la nuit‖ passer ses grandes eaux,Jusqu'au jour où, lion‖ fatigué de ravages,Il retourne à pas lents‖ dormir sur ses rivages,Et reprend, souriant‖ sous l'azur attiédi,Le rêve nonchalant‖ de ses après-midi.

Cependant il s'étend.‖ Ses eaux autoritairesRançonnent durement‖ les ruisseaux tributaires,Et riche de ses flots‖ par des flots augmentés,Il marche comme un roi‖ vainqueur vers les cités.Chargé d'orgueil, au loin,‖ sur les plaines fertiles,Il regarde traîner‖ son manteau semé d'îles,Et, superbe, à plaisir‖ prodiguant les détours,S'avance vers la ville‖ aux immenses faubourgsOù, plein de majesté,‖ comme les patriarches,Il entre, glorieux,‖ sous la splendeur des arches !

La ville avec orgueil,‖ du haut des grands quais blancsRegarde s'avancer‖ ses flots nobles et lents.Les vieux palais bâtis‖ par les races lointainesSuspendent sur ses eaux‖ leurs terrasses hautaines.Les rêveurs éblouis‖ vont voir, les soirs vermeils,Sur ses flots somptueux‖ descendre les soleils ;Et la nuit jette au fond‖ de ses ondes funèbresDes secrets qu'il emporte‖ à Dieu dans les ténèbres.Un peuple de bateaux‖ le sillonnent sans fin.Il apporte le blé,‖ le fer, le bois, le vin,Et fait sur son chemin‖ bénir ses eaux royalesPar les grands bras levés‖ des saintes cathédrales !Il est religieux,‖ sacré, fécond, puissant,Et coule au cœur‖ des nations comme le sang.

L'horizon s'élargit,‖ respectueux ; la terre,Orgueilleuse de lui,‖ comme une bonne mère,Le salue au passage‖ avec ses bois, ses champs,Ses vignes, ses moissons‖ et ses jardins penchants.L'âge l'a couronné‖ de sagesse ; il respireLa brise parfumée‖ aux fleurs de son empire,Et revêtu de force‖ et de sérénitéMarche tout plein déjà‖ de sa divinité.

Triomphateur altier‖ consacré par l'histoire,Charriant sous maint pont‖ sonore un flot de gloire,Il va de plus en plus‖ magnifique et profond.Déjà de hauts vaisseaux‖ apparaissent qui fontPalpiter sur ses eaux‖ des gonflements de voiles.Chaque nuit sa splendeur‖ réfléchit plus d'étoiles.Le vent lointain qui vient‖ d'horizons ignorésSoulève vers le soir‖ ses cheveux azurés.

L'océan ! L'océan !‖ … déjà vers sa narineMonte en souffle puissant‖ la grande odeur marine.Il tressaille, il s'émeut ;‖ déjà de sourds refluxTroublent obscurément‖ ses flots irrésolus.Il a compris ; là-bas‖ l'attend l'ultime épreuve.Au fils des monts altiers,‖ roi des plaines, au fleuve,La mort dresse là-bas‖ le lit universel,Brodé d'écume blanche‖ et parfumé de sel.

Alors multipliant‖ ses ondes épandues,Superbe, débordant‖ au loin les étendues,Il étreint l'horizon‖ immense peu à peuDe l'attendrissement‖ d'un magnifique adieu ;Puis, enlacé déjà‖ par l'épouse fatale,Dans un effort suprême,‖ il grandit, il s'étaleEt, pareil à la mer,‖ qu'inonde un couchant d'or,Il entre dans l'orgueil‖ sublime de sa mort.

Mai 1889

Versification

Forme
Distiques
Rimes
52((aa))
Mètre
Alexandrins· profil 6=6
Mots à la rime
a terre / mystère féminine, classiqueb glaciers / nourriciers masculine, classiquec voûte / goutte féminine, classiqued cailloux / doux masculine, classiquee manèges / neiges féminine, classiquef paternel / ciel masculine, classiquea l'espace / vorace féminine, classiqueb confondus / tordus masculine, classiquec cimes / abîmes féminine, classiqued précipité / clarté masculine, classiquea éteinte / atteinte féminine, classiqueb d'épis / assoupis masculine, classiquec pâtures / cultures féminine, classiqued lents / tremblants masculine, classiqueb berges / vierges féminine, classiquec bourgs / tours masculine, classiqued chatoie / soie féminine, classiquea passé / terrassé masculine, classiqueb cornes / mornes féminine, classiquec tout / coup masculine, non classiqued âme / flamme féminine, classiquee coteaux / eaux masculine, classiquef ravages / rivages féminine, classiqueg attiédi / après-midi masculine, classiquea autoritaires / tributaires féminine, classiqueb augmentés / cités masculine, classiquec fertiles / d'îles féminine, classiqued détours / faubourgs masculine, classiquee patriarches / arches féminine, classiquea blancs / lents masculine, classiqueb lointaines / hautaines féminine, classiquec vermeils / soleils masculine, classiqued funèbres / ténèbres féminine, classiquee fin / vin masculine, classiquef royales / cathédrales féminine, classiqueg puissant / sang masculine, non classiquea terre / mère féminine, classiqueb champs / penchants masculine, classiquec respire / empire féminine, classiqued sérénité / divinité masculine, classiquea l'histoire / gloire féminine, classiqueb profond / font masculine, classiquec voiles / d'étoiles féminine, classiqued ignorés / azurés masculine, classiquea narine / marine féminine, classiqueb reflux / irrésolus masculine, classiquec épreuve / fleuve féminine, classiqued universel / sel masculine, classiquea épandues / étendues féminine, classiqueb peu / adieu masculine, classiquec fatale / s'étale féminine, classiqued d'or / mort masculine, non classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.3· écart moyen à la rime classique 0.3

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

104 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Le Chariot d’or, Paris, Paris : Mercure de France, 1912· numérisation ATILF Analyse et Traitement Informatique de la Langue Française· Sources