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Le pays des roses, 1882· Impressions et souvenirs

Matutina

Armand Silvestre· strophes variées, octosyllabes surtout, 148 vers

La gloire du matin monte dans les cieux calmes
Et ferme, en souriant, les ailes du sommeil,
Et le jour triomphant pose son pied vermeil
Sur les nuages blancs couchés comme des palmes.

I

O malin vermeil qui descendsLes marches d'azur des collines,Et jusque vers la plaine inclinesTon faisceau de rayons naissants

O Faucheur des ombres dresséesAux sillons obscurs de la Nuit,L'or vivant qui dans tes mains luitVient des étoiles amassées.

Dans le champ des cieux parcourus,Comme le moissonneur sa gerbe,Tu nous fais le soleil superbeDe tous les astres disparus.

En cueillant les fleurs de lumière,O Matin, as-tu respectéL'étoile de qui la clartéSur mon front brilla la première ?

L'astre pâle et silencieuxQui s'envole aux pas de l'auroreEt que mon rêve cherche encoreAu profond du jardin des cieux ?

Ah ! que jamais la main cruelleNe touche cette fleur d'amourEt n'effeuille aux flammes du jourCette rose spirituelle !

II

Lent parmi le calme des eauxOù se double le ciel nocturne,Le nénuphar, sous les roseaux,Ouvre l'or pâle de son urne.

Le Matin qui passe, tout blanc,Croit voir une étoile tombéePrise aux verdures de l'étang,Comme l'aile d'un scarabée.

Vers l'astre captif, plein d'ardeurIl étend la main qui délivre ;Mais, de sa tiède et fine odeur,La fleur l'enveloppe et l'enivre :

Il s'endort et, sous son front pur,Passent les visions aiméesD'un ciel terrestre dont l'azurA des étoiles parfumées.

Tel désertant l'immensité,J'ai rencontré sur une grèveUne femme dont la beautéM'a fait le prisonnier d'un rêve.

III

C'est aux rayons d'un matin clair,A l'heure où s'éveille la plaine,Que je voudrais mêler, dans l'air,Au vent frais ma dernière haleine.

Elle irait, sous les cieux pâlis,Et suivrait l'âme parfuméeQu'au cœur énamouré des lysLa nuit a longtemps enfermée.

Sur l'aile des papillons blancsQue le frisson du jour déploieElle irait, aux feuillages lents,Des brises apporter la joie.

Et, fidèle à l'appel vainqueurQui sonne à l'Orient de cuivre,Elle se perdrait dans le chœurDe tout ce que l'aube délivre !

IV

Des jardins de la nuit,‖ s'envolent les étoiles.Abeilles d'or qu'attire‖ un invisible miel,Et l'aube, au loin tendant‖ la candeur de ses toiles,Trame de fils d'argent‖ le manteau bleu du ciel.

Du jardin de mon cœur‖ qu'un rêve lent enivreS'envolent mes désirs‖ sur les pas du matin,Comme un essaim troublé‖ qu'à l'horizon de cuivreAppelle un chant plaintif‖ éternel et lointain.

Ils volent à tes pieds,‖ astres chassés des nues,Exilés du ciel d'or‖ où fleurit la beautéEt, cherchant jusqu'à toi‖ des routes inconnues,Mêlent au jour naissant‖ leur mourante clarté.

V

L'aurore frange de carminLa robe grise de la nueEt brode, en passant, l'avenueD'un double feston de jasmin

Une aiguille d'or à la main,Comme une fée elle est venueMettre leur parure connueAu ciel d'azur au vert chemin.

Comme Pénélope, sans trêve,Elle recommence le rêveQu'emportera la fin du jour.

Renaissante et mourante flamme,Ainsi recommence dans l'âmeL'œuvre éternelle de l'amour.

VI

Comme une floraison de lys,Monte des horizons pâlisUne aube aux langueurs d'amoureuseDevant ses appâts nonchalants,Le Rideau Des Nuages Blancs.S'ouvre et son lit d'azur se creuse.

Les collines, sous ses beaux seins,Se frangent, moelleux coussins,D'une vapeur de mousseline,Et, sur l'oreiller que lui fontLes brumes au duvet profond,Sa tête se pâme et s'incline.

Pâle amoureuse du soleil,Voici que ton époux vermeilBondit, superbe, sur ta coucheEt que tu t'enfuis du ciel bleu ;Car son premier baiser de feuA brûlé ton âme à ta bouche

Sur le grand mont échevelé,Le sang de ta lèvre a coulé,Teignant son faîte en rose pâle,Et, du bord du ciel éperdu,Un fleuve d'or est descenduEmportant ton beau corps d'opale.

Mais quand il reviendra, le soir,Au lit de l'horizon s'asseoir,Le Dieu farouche et solitaire,La mer s'emplira de sanglotsEt le soleil à larges flotsDe son sang rougira la terre !

VII

Aube qui nais, aube fragileD'un jour qu'emportera la nuit,Sans réchauffer mon cœur d'argile,Ton inutile flamme luit.

Aube qui nais, aube qui rosesLe ciel de fragiles couleurs,Sans distraire mes yeux moroses,S'ouvrent tes yeux tremblants de pleurs !

Aube qui nais, aube qui chantesEt dont la voix nous dit d'aimer.Sur mes espérances penchantesTu passes sans les ranimer.

Aube qui nais, aube qui pleuresSur les lys tes larmes d'argent,Sans prendre notre âme à ses leurresS'envole ton éclat changeant !

Fouillant l'horizon, ma prunelleCherche derrière les sommetsL'aube sans fin, l'aube éternelleDu jour qui ne viendra jamais !

VIII

Tandis que l'aurore dénoueLes cheveux ardents du soleil,L'or des tiens, flottant sur ta joue,Luit d'un rayonnement pareil.

Tes bras nus et ta gorge nueQue baisent tes cheveux mouvantsSe colorent, comme la nue,De frissons roses et vivants.

Et la bouche où l'âme attiréeTrouve une éternelle prisonS'ouvre comme la fleur pourpréeQui monte au bord de l'horizon !

Versification

Forme
Strophes variées
Rimes
14[abba] 20[abab] 6[aa]
Mètre
Octosyllabes surtout (136 de 8, 12 de 12)· profil 8, 6+6
Mots à la rime
a descends / naissants masculine, classiqueb collines / inclines féminine, classiquea dressées / amassées féminine, classiqueb Nuit / luit masculine, classiquea parcourus / disparus masculine, classiqueb gerbe / superbe féminine, classiquea lumière / première féminine, classiqueb respecté / clarté masculine, classiquea silencieux / cieux masculine, classiqueb l'aurore / encore féminine, classiquea cruelle / spirituelle féminine, classiqueb d'amour / jour masculine, classiquea eaux / roseaux masculine, classiqueb nocturne / urne féminine, classiquea blanc / l'étang masculine, classiqueb tombée / scarabée féminine, classiquea d'ardeur / odeur masculine, classiqueb délivre / l'enivre féminine, classiquea pur / l'azur masculine, classiqueb aimées / parfumées féminine, classiquea l'immensité / beauté masculine, classiqueb grève / rêve féminine, classiquea clair / l'air masculine, classiqueb plaine / haleine féminine, classiquea pâlis / lys masculine, classiqueb parfumée / enfermée féminine, classiquea blancs / lents masculine, classiqueb déploie / joie féminine, classiquea vainqueur / chœur masculine, classiqueb cuivre / délivre féminine, classiquea étoiles / toiles féminine, classiqueb miel / ciel masculine, classiquea enivre / cuivre féminine, classiqueb matin / lointain masculine, classiquea nues / inconnues féminine, classiqueb beauté / clarté masculine, classiquea carmin / jasmin masculine, classiqueb nue / l'avenue féminine, classiquea main / chemin masculine, classiqueb venue / connue féminine, classiquea trêve / rêve féminine, classiqueb jour / l'amour masculine, classiquea flamme / l'âme féminine, classiquea lys / pâlis masculine, classiqueb d'amoureuse / creuse féminine, classiquec nonchalants / Blancs masculine, classiquea seins / coussins masculine, classiqueb mousseline / s'incline féminine, classiquec font / profond masculine, classiquea soleil / vermeil masculine, classiqueb couche / bouche féminine, classiquec bleu / feu masculine, classiquea échevelé / coulé masculine, classiqueb pâle / d'opale féminine, classiquec éperdu / descendu masculine, classiquea soir / s'asseoir masculine, classiqueb solitaire / terre féminine, classiquec sanglots / flots masculine, classiquea fragile / d'argile féminine, classiqueb nuit / luit masculine, classiquea roses / moroses féminine, classiqueb couleurs / pleurs masculine, classiquea chantes / penchantes féminine, classiqueb d'aimer / ranimer masculine, classiquea pleures / leurres féminine, classiqueb d'argent / changeant masculine, classiquea prunelle / éternelle féminine, classiqueb sommets / jamais masculine, classiquea dénoue / joue féminine, classiqueb soleil / pareil masculine, classiquea nue féminine, classiqueb mouvants / vivants masculine, classiquea attirée / pourprée féminine, classiqueb prison / l'horizon masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.2· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

148 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Le Pays des roses, Paris, G. CHARPENTIER, ÉDITEUR, 1882· numérisation poesies.net· Sources