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un seul est le mot juste.

Les Renaissances, 1870· A travers l’âme

Le Passé. « Sur l'amant et sur la maîtresse »

Armand Silvestre· quatrains, vers de 12, 8 et 10 syllabes, 115 vers

I

Sur l'amant et sur la maîtresse,L'Aube épanche un jour enchanté,Et le temps semble à leur ivresseLe seuil d'or d'une éternité.

Et le premier frisson des brises,Baisant leurs fronts silencieux,Emporte leurs âmes surprises,D'une aile égale vers les cieux !

Plus haut que le vol des colombesEt le dernier parfum des fleurs,Ils passent au-dessus des tombesSans entendre couler les pleurs.

Pasteurs du blanc troupeau des rêves,Une étoile, au sillon vainqueur,A guidé leurs pas sur les grèves ;Un Dieu jeune est né dans leur cœur !

L'encens, la cinname et la myrrheBrûlent dans leurs souffles mêlés ;Le chœur des anges les admireSur le seuil des Édens voilés.

Sous le vent des harpes sacrées,Frémissant des mêmes accords,Comme sous des mains inspirées,Leurs âmes vibrent dans leurs corps ;

L'extase a figé les parolesSur leurs lèvres au souffle éteint,Comme la rosée, aux corolles,Le premier frisson du matin,

D'un baiser leur chair est liée,D'un serment leur être est uni,Et leur âme multipliéePartout confine à l'infini.

Parfums errants, nuit solennelle,Hymne où l'esprit bercé s'endort,Lis pur, étoile fraternelle…Oh ! le beau chemin vers la mort !

Sous leurs pas la nue est ouverte :L'astre a laissé choir son flambeau…L'amant fuit la route déserte,La maîtresse gît au tombeau.

Au soleil d'or sitôt fermée,O fleur morte, immortelle fleur !Tu reposes, ma bien-aimée !Des deux, ton sort est le meilleur.

Ayant clos tes yeux et ta bouche,Que me font l'air et le soleil !— A ceux qu'unit la même couche,Dieu devrait le même sommeil.

II

Rayonnement discret‖ de la lampe baissée,Douce plainte du lin‖ par l'aiguille mordu,Chant léger qu'étouffait‖ sur sa lèvre presséeLe baiser toujours pris‖ et toujours défendu !

Vieux livre interrompu‖ de lentes causeries,Silence qu'emplissaient‖ de longs enchantements,Parfum toujours en fleur‖ des roses défleuries,Calme des soirs passés‖ près des tisons fumants !

Oh ! je baise en pleurant‖ l'aile dont tu m'effleures,Souvenir éternel,‖ regret inconsolé,Amour qui fus ma vie‖ et qui t'es envolé,— Charme de tous les lieux‖ et de toutes les heures !

III

L'air du soir emportait‖ sous les feuillages sombres,Comme un parfum du ciel,‖ l'âme des voluptés ;Les rêves se levaient‖ partout avec les ombres :Celle qui fut mon cœur‖ était à mes côtés.

Nous suivions le grand bois,‖ parmi l'herbe mouillée,L'air au front, l'œil au ciel,‖ la bruyère aux genoux,Et comme elle sortait,‖ blanche, de la feuillée,Une source se prit‖ à gémir près de nous.

Ce sanglot sans pitié,‖ poursuivant mon oreille,S'en fut jusqu'à mon cœur‖ joyeux et l'affligea :La santé fleurissait‖ sa beauté sans pareille,Et je cherchais pourquoi‖ l'onde pleurait déjà !

IV

Sur le lac, où j'ai vu‖ passer les cygnes blancs,Un rêve flotte et suit‖ leur lumineux cortège :Je vois l'ange endormi,‖ l'enfant au corps de neige,Qui soulève vers moi‖ ses bras nus et tremblants,Ses bras pareils aux cous‖ harmonieux des cygnes !— Et, quand le flot s'enfuit,‖ leurs gestes nonchalants,Comme pour un adieu,‖ tristes, me font des signes.

Dans le chœur fraternel‖ des célestes oiseaux,Que cherche, sous l'azur,‖ la chère ensevelie ?A-t-elle retrouvé‖ le bouquet d'Ophélie,La pâle fleur d'amour‖ qui croît au fond des eaux ?— Quand la fraîcheur du vol‖ des cygnes les effleure,Son haleine frissonne‖ aux cimes des roseauxEt me trouble, en passant,‖ comme une voix qui pleure.

Sur le lac où j'ai vu‖ descendre le soleil,Un rêve flotte et suit‖ la vision première :Je revois mon amour‖ couché dans la lumière,Comme un lis abattu‖ que teint un sang vermeil ;Et le flot, aux rougeurs‖ dont le couchant l'irise,Palpite sur la grève,‖ incessant et pareilA la lèvre qu'empourpre‖ un baiser qui la brise.

Des baisers ont passé,‖ rapides et brûlants,Sur ma lèvre où jadis‖ son âme s'est posée,Et j'ai senti saigner,‖ toujours inépuisée,Sous l'implacable fer‖ de mes souvenirs lents,Ma dernière douleur‖ et mon amour première,— Près du lac où j'ai vu‖ passer les cygnes blancs,Près du lac où j'ai vu‖ descendre la lumière.

V

Très pâle et le front‖ ceint de marguerites,Ses grands yeux levés‖ et qui, somnolents,Semblaient lire au ciel‖ des choses écrites,Elle s'en allait,‖ rêveuse, à pas lents,Si pâle et le front‖ ceint de marguerites !

Très douce et ne parlant plus à la terreQu'avec son sourire‖ et comme tout bas,Elle allait cueillant‖ la fleur solitaireQu'un rêve faisait‖ naître sous ses pas…Si douce et ne parlant plus à la terre !

Très frêle et pareille‖ au roseau qui penche,Un faix invisible‖ inclinait son front.Va, repose en paix,‖ ma colombe blanche,Toi que plus jamais‖ mes yeux ne verrontSi frêle et pareil‖ au roseau qui penche.

Versification

Forme
Quatrains
Rimes
17(abab) 1(abba) 4(abbacac) 3(ababa)
Mètre
Vers de 12, 8 et 10 syllabes (52 de 12, 48 de 8, 15 de 10)· profil 8, 5÷5, 6+6
Strophes
18 quatrains, 4 septains, 3 quintils
Mots à la rime
a maîtresse / ivresse féminine, classiqueb enchanté / éternité masculine, classiquea brises / surprises féminine, classiqueb silencieux / cieux masculine, classiquea colombes / tombes féminine, classiqueb fleurs / pleurs masculine, classiquea rêves / grèves féminine, classiqueb vainqueur / cœur masculine, classiquea myrrhe / admire féminine, classiqueb mêlés / voilés masculine, classiquea sacrées / inspirées féminine, classiqueb accords / corps masculine, classiquea paroles / corolles féminine, classiqueb éteint / matin masculine, non classiquea liée / multipliée féminine, classiqueb uni / l'infini masculine, classiquea solennelle / fraternelle féminine, classiqueb s'endort / mort masculine, classiquea ouverte / déserte féminine, classiqueb flambeau / tombeau masculine, classiquea fermée / bien-aimée féminine, classiqueb fleur / meilleur masculine, classiquea bouche / couche féminine, classiqueb soleil / sommeil masculine, classiquea baissée / pressée féminine, classiqueb mordu / défendu masculine, classiquea causeries / défleuries féminine, classiqueb enchantements / fumants masculine, classiquea m'effleures / heures féminine, classiqueb inconsolé / envolé masculine, classiquea sombres / ombres féminine, classiqueb voluptés / côtés masculine, classiquea mouillée / feuillée féminine, classiqueb genoux / nous masculine, classiquea oreille / pareille féminine, classiqueb l'affligea / déjà masculine, classiquea blancs / tremblants / nonchalants masculine, classiqueb cortège / neige féminine, classiquec cygnes / signes féminine, classiquea oiseaux / eaux / roseaux masculine, classiqueb ensevelie / d'Ophélie féminine, classiquec effleure / pleure féminine, classiquea soleil / vermeil / pareil masculine, classiqueb première / lumière féminine, classiquec l'irise / brise féminine, classiquea brûlants / lents / blancs masculine, classiqueb posée / inépuisée féminine, classiquea marguerites / écrites féminine, classiqueb somnolents / lents masculine, classiquea terre / solitaire féminine, classiqueb bas / pas masculine, classiquea penche / blanche féminine, classiqueb front / verront masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.4· écart moyen à la rime classique 0.1

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

115 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poésies, Paris, ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR, 1870· numérisation poesies.net· Sources