Réglages

Mémorisé dans ce navigateur.

Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Les Renaissances, 1870· Paysages métaphysiques

Tableautins

Armand Silvestre· 20 quatrains, alexandrins et octosyllabes, 80 vers

À Georges Guéroult.

I Le Pêcheur

Comme un pêcheur debout‖ sur la rive profonde,Dieu, sur le bord du ciel‖ devançant le matin,Jette, — immense filet,‖ — chaque jour sur le mondeEt l'entraîne, le soir,‖ plein d'un sombre butin.

Ceux-là que nous aimons,‖ ce sont ceux qu'il emporte :Ce qu'il en fait là-haut,‖ nul ne le sait ici.— Le flot s'est refermé,‖ comme une immense porteEntre nous et nos morts,‖ notre éternel souci !

II Le Semeur

Debout sur le sillon‖ béant, le vieux semeur,En cadence y fait choir‖ la graine nourricière ;Les corbeaux, attentifs‖ à son prudent labeur,Avides pèlerins,‖ cheminent par derrière.

Nous semons nos espoirs,‖ tout le long du chemin,Aux sillons de l'amour,‖ aux vents du lendemain !— Le temps, sombre corbeau‖ toujours en sentinelle,Dévore sur nos pas‖ la semence éternelle.

III Le Bûcher

Dans les sentiers perdus,‖ moissonnant les bois morts,Le Temps a traversé‖ la forêt de mon âme,Entassant et foulant‖ souvenirs et remords,En un sombre bûcher‖ d'où jaillira la flamme,

O mes folles amours !‖ Démons ! Cœurs inhumains !Accourez et dansez !‖ C'est mon âme qui brûle !— Je m'en retourne aux cieux,‖ comme le grand Hercule,Sur les ailes du feu‖ qu'ont allumé vos mains !

IV Le Printemps

Comme un faune endormi‖ dont les nymphes lascivesOnt caressé les flancs‖ de leurs gerbes de fleurs,L'An se réveille et prend‖ mouvement et couleurs,Au doux flagellement‖ des brises fugitives.

O Printemps ! — Un frisson‖ court dans l'air matinal ;La sève mord l'écorce‖ et le lierre l'enlace ;Et la source, entr'ouvrant‖ sa paupière de glace,Sous des cils de roseaux,‖ montre un œil virginal.

V La Source

La source va creusant,‖ d'une larme immortelle,Un nid pour les vautours,‖ dans le flanc du granit :Le souvenir amer,‖ au fond du cœur fidèle,Tel, filtrant sans relâche,‖ à la mort fait son nid.

Et les vents embrasés,‖ dont la source est tarie,Ne sécheront jamais‖ la blessure du cœur.— Quelques-uns ne l'ont su,‖ mais aucun ne l'oublie,Cet amour qui nous fit‖ la première douleur !

VI La Rosée

Quand le soleil a bu,‖ sur la cime des bois,La fraîcheur des baisers‖ que l'Aube chaste y pose,La rosée erre encore‖ aux buissons et parfoisSe pend, frileuse perle,‖ aux lèvres d'une rose.

Du premier souvenir‖ immortelle douceur !Frêle perle d'amour‖ au temps cruel ravie !— Ainsi, chacun de nous‖ porte, au fond de son cœur,Un pleur tombé du ciel‖ à l'aube de la vie.

VII L’Œuf

L'œuf, c'est la vie enclose‖ aux formes de la pierre :— Quand l'oiselet surgit‖ comme un mort glorieux,De son frêle cercueil‖ secouant la poussière,Il envoie au soleil‖ de petits cris joyeux.

Tout est cercueil, mais tout‖ cache un vivant ! PerdueAu secret des tombeaux,‖ la vie attend l'essor,— L'aile immense des cieux‖ sur la terre étendue,Couve l'œuf immortel‖ que féconde la Mort !

VIII La Nature

J'ai voulu te concevoir seuleDans mon cerveau régénéré,Grande Nature, auguste aïeuleQui dors au fond du bois sacré ;

Et j'ai chassé de la lumièreQue filtrent tes yeux d'or mi-clos,La vision qui, la première,Apprit à mon sein les sanglots ;

Le spectre de la sœur amèreQue ton flanc jette à notre cœur,Ta cruelle image, ô ma mère !La Femme, fantôme vainqueur !

En vain, je l'ai chassé dans l'ombreQue répand sur le bois épais,Avec ta chevelure sombre,L'heure de la nocturne paix :

Car en moi vous êtes entrées,Plus poignantes que mes amours,O tristesses des nuits sacréesPleurant sur le berceau des jours !

De vous, ô langueurs éternelles !En moi quelque chose est resté,O lassitudes maternellesDes tristes flancs qui m'ont porté !

Versification

Forme
20 quatrains (quatrains)
Rimes
16(abab) 1(aabb) 3(abba)
Mètre
Alexandrins et octosyllabes (56 de 12, 24 de 8)· profil 8, 6+6
Strophes
20 quatrains
Mots à la rime
a profonde / monde féminine, classiqueb matin / butin masculine, classiquea emporte / porte féminine, classiqueb ici / souci masculine, classiquea semeur / labeur masculine, classiqueb nourricière / derrière féminine, classiquea chemin / lendemain masculine, classiqueb sentinelle / éternelle féminine, classiquea morts / remords masculine, classiqueb âme / flamme féminine, classiquea inhumains / mains masculine, classiqueb brûle / Hercule féminine, classiquea lascives / fugitives féminine, classiqueb fleurs / couleurs masculine, classiquea matinal / virginal masculine, classiqueb l'enlace / glace féminine, classiquea immortelle / fidèle féminine, classiqueb granit / nid masculine, classiquea tarie / l'oublie féminine, classiqueb cœur / douleur masculine, classiquea bois / parfois masculine, classiqueb pose / rose féminine, classiquea douceur / cœur masculine, classiqueb ravie / vie féminine, classiquea pierre / poussière féminine, classiqueb glorieux / joyeux masculine, classiquea Perdue / étendue féminine, classiqueb l'essor / Mort masculine, non classiquea seule / aïeule féminine, classiqueb régénéré / sacré masculine, classiquea lumière / première féminine, classiqueb mi-clos / sanglots masculine, classiquea amère / mère féminine, classiqueb cœur / vainqueur masculine, classiquea l'ombre / sombre féminine, classiqueb épais / paix masculine, classiquea entrées / sacrées féminine, classiqueb amours / jours masculine, classiquea éternelles / maternelles féminine, classiqueb resté / porté masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.5· écart moyen à la rime classique 0.1

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

80 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poésies, Paris, ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR, 1870· numérisation poesies.net· Sources