La Justice, 1878
Épilogue
J'ai conquis l'horizon‖ sur l'ombre et sur le doute,J'ai surmené mon front,‖ par les veilles jauni ;Il me semble pourtant‖ que je n'ai pas fini,Et que j'ai, quand j'arrive,‖ à refaire la route.
Mon cœur et ma raison‖ ne sont plus en conflit :Pourquoi suis-je anxieux ?‖ Moi qui, pour récompense,Aspirais au repos,‖ comme un pèlerin penseAu premier bon sommeil‖ dans le premier bon lit !
Ah ! Je n'ai mérité‖ ni le lit ni le somme !J'ai cherché la justice‖ en rêveur ; et mon butÀ la fin du voyage‖ est plus loin qu'au début,Car je sens qu'il me reste‖ à la poursuivre en homme.
Au sortir du désert,‖ le pèlerin lasséSe délecte à songer‖ aux innombrables ridesQue déroulaient sous lui‖ les longs sables arides,Savourant sa fatigue‖ et le péril passé.
Celui-là peut dormir !‖ Sa tâche est achevée.Il a heurté le seuil‖ des minarets lointains,Son pied même et sa foi‖ les ont ensemble atteints :Il peut tranquillement‖ jouir de l'arrivée.
Moi, j'ai rempli mon vœu‖ sans péril à courir,Immobile, en esprit‖ seulement, comme on plane,Sans fouler la poussière‖ avec la caravaneQui marche à l'idéal‖ au lieu d'en discourir.
Pendant qu'elle avançait‖ silencieuse, en butteAux fureurs du simoun,‖ et sous le plomb du ciel,Ce n'était qu'en parole,‖ et loin du sol réel,Loin des réels climats,‖ que j'acceptais la lutte.
La parole, offrît-elle‖ un rare et pur trésor,Ne doit pas tout entier‖ son crédit à la bouche :Il faut que l'essayeur‖ et la pierre de touche,Le vouloir et la vie,‖ en aient éprouvé l'or !
Certes, c'est un bon grain‖ qu'une parole vraie ;Mais en est-il un seul‖ qui germe sans labour,Et qui lève sans eau,‖ sans chaleur et sans jour,Sans que personne arrache‖ autour de lui l'ivraie ?
Or, notre fonds est vieux ;‖ il exige à présent,Plus que jamais ! Qu'un bras‖ vigoureux le travaille.Plus que jamais aussi‖ la mauvaise herbe assailleEt tâche d'étouffer‖ le semis bienfaisant.
Jamais les défenseurs‖ de la culture humaineN'ont dû, pour la sauver,‖ combattre autant que nousLe froid, la sécheresse,‖ et le torrent jalouxDes appétits lancés‖ par le jeûne et la haine.
Séculaire fouillis‖ de lois, d'us et de mœurs,Notre monde, à la fois‖ si caduc et si riche,Ressemble à la forêt‖ qu'à la hâte défricheTout un peuple accouru‖ d'ardents explorateurs.
Les anciens possesseurs‖ défendent qu'on y touche.Depuis des milliers d'ans‖ ils y vivent en paix ;Ils sont faits à la nuit‖ de ses fourrés épais ;Leurs aïeux en ont vu‖ la plus antique souche ;
Et tous, du rossignol‖ jusques au léopard,Maudissent, indignés,‖ la bande sacrilège :« Où vais-je désormais‖ chanter ? — où chasserai-je ? —Luttons, fortifions‖ la place ! » — il est trop tard !
Les assiégeants y sont,‖ et l'attaque est hardie.Les uns, impatients‖ d'un paresseux progrès,Prétendant que la cendre‖ est le meilleur engrais,Condamnent la forêt‖ entière à l'incendie.
Les autres, respectant‖ son âge et ses beautés,Merveilles de la sève‖ à grand'peine obtenues,Y veulent seulement‖ percer des avenues,Y faire entrer le jour‖ et l'air de tous côtés ;
Leur vœu, c'est que le bois‖ s'émonde et s'aménage,Purgé des carnassiers,‖ ses premiers occupants,Pourvu que les oiseaux,‖ à l'abri des serpents,Y conservent leurs nids,‖ leur voix et leur plumage ;
Ils ne méditent pas‖ d'abattre ou brûler tout :Ils voudraient voir, mêlés‖ au milieu des bruyères,Palais et chaumes luire‖ au soleil des clairières,Et les chênes sacrés‖ mourir en paix debout.
Ainsi les pionniers‖ sont en pleine discorde.Le feu rôde, et déjà‖ s'attaque aux plus vieux troncs,Tandis que se balance‖ aux mains des bûcheronsLe fer aidé des bras‖ qui tirent sur la corde.
À l'œuvre ! Il est passé,‖ le temps de l'examen ;Il faut que la forêt‖ s'assainisse et s'éclaire,Ou par le bûcheron‖ ou par l'incendiaire ;Aujourd'hui, la cognée !‖ Ou la torche, demain !
Malheur à qui se berce‖ au murmure des branches,Et s'endort sur la foi‖ des gardiens du passé,Ou, par la flamme active‖ et proche menacé,Renonce à l'abatis‖ pour cueillir les pervenches !
Hélas ! Abattre est dur‖ et ne nous sourit point,À nous que l'ombre tente‖ et la verdure attire !Nous, dont jamais les doigts‖ n'ont su quitter la lyre,Faut-il que nous marchions‖ avec la hache au poing ?
Je t'invoque, ô Chénier,‖ pour juge et pour modèle !Apprends-moi-car je doute‖ encor si je trahis,Patriote, mon art,‖ ou chanteur, mon pays, —Qu'à ces deux grands amours‖ on peut être fidèle ;
Que l'art même dépose‖ un ferment généreux,Par le culte du beau‖ dans tout ce qu'il exprime ;Qu'un héroïque appel‖ sonne mieux dans la rime ;Qu'il n'est pas de meilleur‖ clairon qu'un vers nombreux ;
Que la cause du beau‖ n'est jamais désertéePar le culte du vrai‖ pour le règne du bien ;Qu'on peut être à la fois‖ poète et citoyenEt fondateur, Orphée,‖ Amphion et Tyrtée ;
Que chanter c'est agir‖ quand on fait, sur ses pas,S'incliner à sa voix‖ et se ranger les arbres,Les fauves s'adoucir,‖ et s'émouvoir les marbres,Et surgir des héros‖ pour tous les bons combats !
Ô maître, tour à tour‖ si tendre et si robuste,Rassure, aide, et défends,‖ par ton grand souvenir,Quiconque sur sa tombe‖ ose rêver d'unirLe laurier du poète‖ à la palme du juste.
Versification
- Forme
- 27 quatrains (quatrains)
- Rimes
- 27(abba)
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Strophes
- 27 quatrains
- Mots à la rime
- a doute / route féminine, classiqueb jauni / fini masculine, classiquea conflit / lit masculine, classiqueb récompense / pense féminine, classiquea somme / homme féminine, classiqueb but / début masculine, classiquea lassé / passé masculine, classiqueb rides / arides féminine, classiquea achevée / l'arrivée féminine, classiqueb lointains / atteints masculine, classiquea courir / discourir masculine, classiqueb plane / caravane féminine, classiquea butte / lutte féminine, classiqueb ciel / réel masculine, classiquea trésor / l'or masculine, classiqueb bouche / touche féminine, classiquea vraie / l'ivraie féminine, classiqueb labour / jour masculine, classiquea présent / bienfaisant masculine, classiqueb travaille / assaille féminine, classiquea humaine / haine féminine, classiqueb nous / jaloux masculine, classiquea mœurs / explorateurs masculine, classiqueb riche / défriche féminine, classiquea touche / souche féminine, classiqueb paix / épais masculine, classiquea léopard / tard masculine, classiqueb sacrilège / chasserai-je féminine, classiquea hardie / l'incendie féminine, classiqueb progrès / engrais masculine, classiquea beautés / côtés masculine, classiqueb obtenues / avenues féminine, classiquea s'aménage / plumage féminine, classiqueb occupants / serpents masculine, classiquea tout / debout masculine, classiqueb bruyères / clairières féminine, classiquea discorde / corde féminine, classiqueb troncs / bûcherons masculine, classiquea l'examen / demain masculine, classiqueb s'éclaire / l'incendiaire féminine, classiquea branches / pervenches féminine, classiqueb passé / menacé masculine, classiquea point / poing masculine, non classiqueb attire / lyre féminine, classiquea modèle / fidèle féminine, classiqueb trahis / pays masculine, classiquea généreux / nombreux masculine, classiqueb exprime / rime féminine, classiquea désertée / Tyrtée féminine, classiqueb bien / citoyen masculine, classiquea pas / combats masculine, classiqueb arbres / marbres féminine, classiquea robuste / juste féminine, classiqueb souvenir / d'unir masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.3· écart moyen à la rime classique 0.1
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
108 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après La Justice, Paris, ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR, 1878· numérisation CNRTL (Centre National de Ressources Textuelles et Lexicales) http://www.cnrtl.fr/corpus/frantext/frantext.php· Sources