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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

La Justice, 1878

Prologue

René-François Sully Prudhomme· 36 quatrains, alexandrins, 144 vers

Les étoiles au loin‖ brillent silencieuses,Au fond d'un ciel sans lune,‖ éclatantes ce soir,Comme dans leur écrin‖ les pierres précieusesSemblent de plus belle eau‖ sur un velours plus noir.

L'âme, simple autrefois,‖ vers le ciel élancée,Par l'extase et l'espoir‖ les atteignait là-haut ;Elle en pouvait jouir,‖ comme une fiancéeChoisit les diamants‖ qui l'orneront bientôt.

Mais, en les contemplant,‖ l'âme aujourd'hui soupire :De ces feux qu'elle observe‖ elle n'attend plus rien ;Et le rare songeur‖ qui d'en bas les admireN'a plus les calmes nuits‖ du pâtre chaldéen.

Comment prier, pendant‖ qu'un profane astronomeMesure, pèse et suit‖ les mondes radieux ?On l'entend qui les compte,‖ et sans terreur les nommeDes grands noms que portaient‖ d'inoubliables dieux.

Nos yeux qu'au ciel déchu‖ son doigt hautain dirige,Y voient par la raison‖ tout l'azur balayé,Phœbus banni lui-même,‖ et le fougueux quadrigeQui promenait sa gloire,‖ à jamais enrayé.

Comment rêver, pendant‖ qu'à d'effrayants ouvragesL'adroit physicien‖ s'évertue ? On l'entendQui fait grincer la lime‖ et, chasseur des orages,Aiguise et dresse en l'air‖ le piège qu'il leur tend ;

On voit, au poing du dieu‖ qui faisait le tonnerre,Les foudres défaillir‖ en servage réduits :Ce vainqueur des titans,‖ devenu débonnaire,Devant un fer de lance‖ abdique au fond d'un puits.

Comment chanter, pendant‖ qu'un obstiné chimisteSouffle le feu, penché‖ sur son œuvre incertain,Et suit d'un œil fiévreux‖ un atome à la piste,De la cornue au four,‖ du four au serpentin ?

Dans les combats légers‖ de l'air avec la feuilleIl nous fait voir un gaz‖ attaquant du charbon ;La fleur même pour nous,‖ depuis qu'il en recueilleL'âme sous l'alambic,‖ ne sent plus aussi bon.

Et quel amour goûter,‖ quand dans la chair vivanteUn froid naturaliste‖ enfonce le scalpel,Et qu'on entend hurler‖ d'angoisse et d'épouvanteLa victime, aux dieux sourds‖ poussant un rauque appel ?

Depuis qu'en tous les corps‖ on a vu la dépouilleDes tissus les plus fins‖ grossir sous le cristal,Le regard malgré soi‖ les dissèque et les fouille,Des apprêts de la forme‖ inquisiteur brutal.

Plus de hardis coups d'aile‖ à travers le mystère,Plus d'augustes loisirs !‖ Le poète a vécu.Des maîtres d'aujourd'hui‖ la discipline austèreSous un joug dur et lent‖ courbe son front vaincu.

Il les croit forcément,‖ qu'il sache ou qu'il ignoreOù leur propre croyance‖ a trouvé son appui ;La nature est la même‖ et lui sourit encore,Mais il ne la voit plus‖ que par eux, malgré lui.

« Sais-tu, lui disent-ils,‖ téméraire poète,S'il est rien qu'il te faille‖ encenser ou honnir ?Dans le ciel impassible‖ il n'est ni deuil ni fête,Aucun despote à craindre,‖ aucun père à bénir.

« Renonce à la prière‖ aussi bien qu'au blasphème :Les êtres, affranchis‖ des dieux bons ou méchantsOnt pour divinités‖ les lois de leur système,Pour dogme leur plaisir,‖ pour devins leurs penchants.

« Tu formes à l'aveugle,‖ au seuil du cimetière,Pour notre espèce un vœu‖ trop humble ou trop altier :Tu ne sauras jamais‖ sa destinée entièreSans l'apprendre avec nous‖ de l'univers entier.

« Une œuvre s'accomplit,‖ obscure et formidable ;Nul ne discerne, avant‖ d'en connaître la fin,Le véritable mal‖ et le bien véritable :L'accuser est stérile,‖ et la défendre, vain. »

Alors il n'est plus sûr‖ de chanter sans méprise,De ne pas malgré lui‖ faire mentir ses vers ;L'apparence, vapeur‖ capiteuse, le grise,Mais la réalité‖ se fait jour au travers.

Le masque se déchire‖ et par lambeaux s'envole.La nature n'est plus‖ la nourrice au grand cœur ;Elle n'est plus la mère‖ auguste et bénévole,Aimant à propager‖ la grâce et la vigueur,

Celle qui lui semblait‖ compatir à la peine,Fêter la joie, en qui‖ l'homme avait cru sentirUne âme l'écouter,‖ divinement humaine,Et des voix lui parler,‖ trop simples pour mentir.

Il apprend que sa face,‖ ou riante ou chagrine,N'est qu'un spectre menteur ;‖ tendre fils il apprendQu'elle offre sans tendresse‖ à ses fils, sa poitrineEt berce leur sommeil‖ d'un pied indifférent ;

Que c'est pour elle, et non‖ pour eux qu'elle travaille ;Que son grand œil d'azur‖ leur sourit sans regard ;Que l'homme dans ses bras‖ meurt sans qu'elle en tressaille,Né de père inconnu‖ dans un lit de hasard.

Il ressemble à l'enfant‖ que personne n'avoue,Et qui, d'âge à scruter‖ les lois dont il pâtit,Cherche et souffre, accablé‖ des voiles qu'il secoueEt qu'il ne sentait pas‖ quand il était petit ;

Et comme l'orphelin‖ s'adresse à la justice,Dès qu'il n'espère plus‖ tenir de la bontéUn tissu qui le vête,‖ un blé qui le nourrisse,Tous les dons sur lesquels‖ il avait trop compté,

Depuis qu'il a senti‖ faillir la providenceAux saintes missions‖ que lui prêtait la foi,Ailleurs que chez les dieux‖ il cherche une prudence,À défaut d'une grâce,‖ une équitable loi.

Un trouble tout nouveau‖ le remue ; il s'écrie :« Ô ma muse, ma muse,‖ à quoi donc songeons-nous ?Ne décorons-nous point‖ du nom de rêverieDes ivresses, des deuils‖ et des oublis de fous ?

« Pour moi, je ne veux plus‖ répandre à l'aventureMa louange et mon blâme,‖ et j'en aurai souci !Je veux moi-même enfin,‖ je veux à la natureRéclamer la justice‖ et la lui rendre aussi !

« Une indiscrète fente‖ au rideau s'est ouverte :Ma fièvre de tout voir‖ ne se peut plus guérir ;Je ne supporte pas‖ la demi-découverte,Il me faut maintenant‖ deviner ou mourir.

« Car le poète, lui !‖ Cherche dans la scienceMoins l'orgueil de savoir‖ qu'un baume à sa douleur.Il n'a pas des savants‖ l'heureuse patience,Il combat une soif‖ plus âpre que la leur.

« En vain de ce qui souffre‖ il connaît la structure,Il croit ne rien savoir‖ tant qu'un doute odieuxPlane sur le secret‖ des maux que l'être endure,Tant que rien de meilleur‖ n'a remplacé les dieux.

« Ô ma muse, debout !‖ Suivons de compagnieLa science implacable,‖ et, degré par degré,Voyons si de partout‖ la justice est bannie,Ou quel en est le siège‖ et l'oracle sacré ! »

La muse tremble et dit :‖ « quel vol tu me demandes !Puis-je où tu veux aller‖ t'escorter sans péril ?J'ai besoin d'air sonore,‖ et mes ailes, si grandes,Sont trop lourdes pour fendre‖ un élément subtil.

« Un abîme sans ciel,‖ peuplé d'ombres ténues,N'offre à mon large essor‖ aucun solide appui ;Parmi les moules creux‖ et les vérités nuesJe périrai bientôt‖ de détresse et d'ennui…

« Tu ne m'entendras plus‖ ou tu me feras taire,Tantôt m'abandonnant,‖ tantôt sourd à mes cris,Me forçant à ramper‖ pour consulter la terreSans pitié pour mes mains‖ et mes genoux meurtris. »

— oh ! Ne dédaigne pas‖ le service à me rendre !Si tu n'es plus l'épouse,‖ au moins reste la sœur !L'ordre même est un rythme,‖ et pour le bien comprendre,Un bercement sublime‖ est utile au penseur.

« Courage ! La pensée‖ est généreuse et sûre,Elle te soutiendra.‖ Mais adieu ta chanson !Que l'archet seulement‖ me batte la mesureSi le luth à ma voix‖ refuse l'unisson ! »

Versification

Forme
36 quatrains (quatrains)
Rimes
36(abab)
Mètre
Alexandrins· profil 6+6
Strophes
36 quatrains
Mots à la rime
a silencieuses / précieuses féminine, classiqueb soir / noir masculine, classiquea élancée / fiancée féminine, classiqueb là-haut / bientôt masculine, classiquea soupire / admire féminine, classiqueb rien / chaldéen masculine, classiquea astronome / nomme féminine, classiqueb radieux / dieux masculine, classiquea dirige / quadrige féminine, classiqueb balayé / enrayé masculine, classiquea ouvrages / orages féminine, classiqueb l'entend / tend masculine, classiquea tonnerre / débonnaire féminine, classiqueb réduits / puits masculine, classiquea chimiste / piste féminine, classiqueb incertain / serpentin masculine, classiquea feuille / recueille féminine, classiqueb charbon / bon masculine, classiquea vivante / d'épouvante féminine, classiqueb scalpel / appel masculine, classiquea dépouille / fouille féminine, classiqueb cristal / brutal masculine, classiquea mystère / austère féminine, classiqueb vécu / vaincu masculine, classiquea ignore / encore féminine, classiqueb appui / lui masculine, classiquea poète / fête féminine, classiqueb honnir / bénir masculine, classiquea blasphème / système féminine, classiqueb méchants / penchants masculine, classiquea cimetière / entière féminine, classiqueb altier / entier masculine, classiquea formidable / véritable féminine, classiqueb fin / vain masculine, classiquea méprise / grise féminine, classiqueb vers / travers masculine, classiquea s'envole / bénévole féminine, classiqueb cœur / vigueur masculine, classiquea peine / humaine féminine, classiqueb sentir / mentir masculine, classiquea chagrine / poitrine féminine, classiqueb apprend / indifférent masculine, classiquea travaille / tressaille féminine, classiqueb regard / hasard masculine, classiquea n'avoue / secoue féminine, classiqueb pâtit / petit masculine, classiquea justice / nourrisse féminine, classiqueb bonté / compté masculine, classiquea providence / prudence féminine, classiqueb foi / loi masculine, classiquea s'écrie / rêverie féminine, classiqueb songeons-nous / fous masculine, classiquea l'aventure / nature féminine, classiqueb souci / aussi masculine, classiquea ouverte / demi-découverte féminine, classiqueb guérir / mourir masculine, classiquea science / patience féminine, classiqueb douleur / leur masculine, classiquea structure / endure féminine, classiqueb odieux / dieux masculine, classiquea compagnie / bannie féminine, classiqueb degré / sacré masculine, classiquea demandes / grandes féminine, classiqueb péril / subtil masculine, classiquea ténues / nues féminine, classiqueb appui / d'ennui masculine, classiquea taire / terre féminine, classiqueb cris / meurtris masculine, classiquea rendre / comprendre féminine, classiqueb sœur / penseur masculine, classiquea sûre / mesure féminine, classiqueb chanson / l'unisson masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.4· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

144 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après La Justice, Paris, ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR, 1878· numérisation CNRTL (Centre National de Ressources Textuelles et Lexicales) http://www.cnrtl.fr/corpus/frantext/frantext.php· Sources