La Justice, 1878· Première partie Silence au cœur !
Première veille
COMMENCEMENTS
Le chercheur.
La vérité n'admet‖ qu'un studieux amant :Je m'arme pour savoir !‖ Je fourbis la cuirasseQue l'ombre déshonore‖ et que la rouille encrasse,Et j'aiguise le dard‖ qui s'émousse en dormant.
Certes, je bouclerai‖ l'airain si fortementSur ma poitrine hostile‖ au culte que j'embrasse,Que l'armure sévère‖ y marquera sa tracePlutôt que d'y permettre‖ un lâche battement.
Et dussé-je, si rien‖ ne t'entame, ô nature,Sphinx horrible et charmant,‖ te prendre à la ceinture,Et dans un cri forcé‖ t'arracher ton secret,
Corps à corps avec toi‖ je lutterai sans trêve !À nous deux maintenant !‖ Parle, me voilà prêt,Je ne suis plus l'Œdipe‖ alangui par le rêve.
Une voix.
Seul le rêve embellit les vers !À dépouiller de leur prestigeLes merveilles de l'univers,Poète, quel devoir t'oblige ?
Si la nature t'apparaîtSous tant de formes attachantes,N'est-ce pas pour que tu la chantesSans attenter à son secret ?
Indigente comme un squeletteQue la chair vient d'abandonner,L'idée incolore et muetteAux sens n'a plus rien à donner.
Oh ! Que d'ingrats efforts te coûteLe vrai que tu n'atteins jamais !
Le chercheur.
Qui donc me dit ce que je tais ?Quel adversaire en moi m'écoute ?
Depuis que j'ai quitté‖ les gracieux vallonsOù mes vingt ans chantaient‖ leur peine et leur folie,Et que pour retremper‖ ma pensée amollie,J'ai des pics éternels‖ gravi les échelons,
Le front dans les brouillards‖ et dans les aquilons,Je glisse en trébuchant‖ sur la glace polie,Et me souviens parfois‖ avec mélancolieDes prés qui m'ont laissé‖ de leur mousse aux talons.
Et j'ai beau me boucher‖ des deux mains les oreilles,J'entends monter des voix‖ à des appels pareilles,Indomptables échos‖ du passé dans mon cœur :
Ce sont tous mes instincts‖ poussant des crisd'alarme ;En moi-même se livre‖ un combat sans vainqueurEntre la foi sans preuve‖ et la raison sans charme.
Une voix.
Ne lis plus. Écoute ces voix ;Laisse-toi ramener par ellesAux grandes pentes naturellesOù glissait ta vie autrefois ;
Nulle veille ne les supplée,Nul enseignement ne les vaut :Elles te l'avaient révéléeL'humble science qu'il te faut !
Tout le reste est mensonge ! Oublie.Au fil de l'eau, vers l'horizon,Descends avec une OphélieEntre deux rives de gazon.
Tu recouvreras l'espéranceAvec l'oubli des livres lus.
Le chercheur.
Que ne puis-je en ne lisant plusRecouvrer ma jeune ignorance !
L'esprit humain jadis‖ planait tout endormi,Fuyant sur les hauteurs‖ son terrestre entourage ;Comme le somnambule,‖ au gré d'un vain mirage,Hante les toits, d'un pied‖ par l'erreur affermi.
Il s'éveille, et sentant,‖ l'œil ouvert à demi,Sa vision sombrer‖ dans un brusque naufrage,Il perd toute la foi‖ qui lui sert de courage,Et tremble désarmé‖ sur le gouffre ennemi.
La science a miné‖ le vieux monde illusoire,Et triant les débris‖ qui jonchent la mémoire,Elle repeuple l'âme‖ avec des pensers vrais.
Ces blêmes vérités‖ sortent des beaux décombresOù gît tout ce qu'hier‖ j'aimais et vénérais :Eh bien ! Sur la justice‖ interrogeons ces ombres !
Une voix.
La justice est un cri du cœur !Déjà l'enfant qu'à tort tu grondesEn entend les rumeurs profondesS'amasser contre ta rigueur ;
Dans le jeune homme au fier courage,Quand le droit se lève outragé,Le front a reconnu l'outrage,Mais c'est le cœur qui l'a vengé ;
Chez l'homme où la dignité mûreContraint la fougue à réfléchir,Quand le front a pesé l'injure,C'est le cœur qui l'en fait rougir !
Ô science, prisme où se glaceTout rayon qui passe au travers !
Le chercheur.
Je cherche un cœur à l'univers,Et tu ne m'en dis pas la place.
Où rencontrer un point‖ de départ et d'appui ?Pas de commencement !‖ Les lois sont éternelles ;Pas de création !‖ Le monde est vieux comme elles,Et son enfantement‖ dure encore aujourd'hui.
Or à quelle consigne‖ obéissaient en lui,Depuis longtemps, les lois,‖ ces fixes sentinelles,Avant l'éclosion‖ des premières prunellesEt des premiers cerveaux‖ où l'idée en a lui ?
Mystère ! Et c'est encore‖ un mystère insondableQue le type suprême‖ où tend sa forme instable,À travers les douleurs,‖ par de si longs essais.
L'origine et la fin‖ me sont à jamais closes !Et pourtant, si je veux‖ m'en passer, je ne saisNi la raison des lois‖ ni le vrai sens des choses.
Une voix.
Eh bien donc ! à genoux ! Rends-toi !La science est vaine : renonceÀ sa misérable réponseQui ne dit pas le grand pourquoi.
Des fronts las divine ressource,La foi guide au vrai sans effort,Comme la baguette à la sourceEt comme la boussole au port.
Préfère aux livres le ciliceDes saints couronnés de lueur :Leur sang offert avec déliceEst mieux payé que ta sueur !
Car où va la science ? Où mèneCe fil fragile au long circuit ?
Le chercheur.
C'est pour l'apprendre qu'on le suitDe phénomène en phénomène.
Atomes éternels‖ aux éphémères jeux,Océan d'où la force,‖ en des retours sans nombre,Émerge infatigable‖ aussitôt qu'elle y sombre,Vous travaillez sans trouble‖ aux destins orageux.
Je vous envie, aînés‖ du chaos nuageuxDont le ciel par degrés‖ sans fin se désencombre :Vous n'êtes pas vaincus‖ par la froidure et l'ombreQui rendront tour à tour‖ tous les astres fangeux.
Aveugles sans faillir,‖ sous des lois nécessairesVous êtes ouvriers‖ de toutes les misèresDont les mondes ensemble‖ accumulent l'horreur.
Et, durs également‖ dans la chair ou la roche,Vous ignorez la peine‖ aussi bien que l'erreur ;Et la mort qui nous suit‖ jamais ne vous approche.
Une voix.
Que m'importe ces éléments,Et les longs âges sans annéesOù des tardives destinéesSe perdent les commencements !
Ce qui m'importe, ô ma maîtresse,C'est que ces éléments si vieuxSoient devenus de ma tendresseLe miroir si jeune en tes yeux ;
C'est que leurs effroyables fièvresEn caresses aient pu finir ;C'est qu'ils soient devenus nos lèvresPour que nous puissions nous unir ;
Qu'importe leur passé farouche,S'ils en ont su faire un tel bien !
Le chercheur.
Heureux, heureux, qui ne sait rienDu mal que font l'œil et la bouche !
L'univers porte en soi‖ d'infaillibles conseilsDont la sagesse a l'air‖ d'une atroce démence :Sans âge, il fut longtemps‖ une fournaise immenseQui crachait son écume‖ en tournoyants soleils.
Ces soleils ont lancé‖ d'autres éclats pareils,Dont la ronde à son tour‖ se brise et recommence ;Puis la vie a des cieux‖ affronté l'inclémenceEt cherché des climats‖ pour ses frêles éveils ;
L'antique masse en feu,‖ qui n'était qu'incendie,En se disséminant‖ d'astre en astre attiédie,A perdu sa fureur‖ dans les mondes nouveaux ;
Mais c'est sur leur écorce‖ éteinte que la flammeSe transforme, vouée‖ à de sombres travaux,En force pour la lutte‖ et pour l'angoisse en âme.
Voix d’un songe.
Au seuil de son âme arrêtéJ'écoute son somme et j'hésite ;Je ne sais pas si ma visiteLui vaudrait mieux que ce Léthé…
Lui rendrai-je la trop chère ombreD'un douloureux passé d'amour ?Non ! Le réveil serait plus sombre,Plus désert, par ce vain retour.
Mais si je lui montrais la gloireSonnant ses vers sous un laurier ?Non ! Devant son humble écritoireMes clairons pourraient l'éveiller.
Si je lui montrais toute nueLa vérité qui l'a séduit ?Elle est moins cruelle, inconnue.Qu'il ne rêve pas cette nuit !
Versification
- Forme
- Strophes variées
- Rimes
- 23[abba] 6[aa] 19[abab]
- Mètre
- Octosyllabes et alexandrins (96 de 8, 84 de 12)· profil 8, 6+6
- Mots à la rime
- a amant / dormant masculine, classiqueb cuirasse / encrasse féminine, classiquea fortement / battement masculine, classiqueb j'embrasse / trace féminine, classiquea nature / ceinture féminine, classiqueb secret / prêt masculine, classiquea trêve / rêve féminine, classiquea vers / l'univers masculine, classiqueb prestige / t'oblige féminine, classiquea t'apparaît / secret masculine, classiqueb attachantes / chantes féminine, classiquea squelette / muette féminine, classiqueb d'abandonner / donner masculine, classiquea coûte / m'écoute féminine, classiqueb jamais / tais masculine, classiquea vallons / échelons masculine, classiqueb folie / amollie féminine, classiquea aquilons / talons masculine, classiqueb polie / mélancolie féminine, classiquea oreilles / pareilles féminine, classiqueb cœur / vainqueur masculine, classiquea crisd'alarme / charme féminine, classiquea voix / autrefois masculine, classiqueb elles / naturelles féminine, classiquea supplée / révélée féminine, classiqueb vaut / faut masculine, classiquea Oublie / Ophélie féminine, classiqueb l'horizon / gazon masculine, classiquea l'espérance / ignorance féminine, classiqueb lus / plus masculine, classiquea endormi / affermi masculine, classiqueb entourage / mirage féminine, classiquea demi / ennemi masculine, classiqueb naufrage / courage féminine, classiquea illusoire / mémoire féminine, classiqueb vrais / vénérais masculine, classiquea décombres / ombres féminine, classiquea cœur / rigueur masculine, classiqueb grondes / profondes féminine, classiquea courage / l'outrage féminine, classiqueb outragé / vengé masculine, classiquea mûre / l'injure féminine, classiqueb réfléchir / rougir masculine, classiquea glace / place féminine, classiqueb travers / l'univers masculine, classiquea d'appui / aujourd'hui masculine, classiqueb éternelles / elles féminine, classiquea lui masculine, classiqueb sentinelles / prunelles féminine, classiquea insondable / instable féminine, classiqueb essais / sais masculine, classiquea closes / choses féminine, classiquea Rends-toi / pourquoi masculine, classiqueb renonce / réponse féminine, classiquea ressource / source féminine, classiqueb effort / port masculine, classiquea cilice / délice féminine, classiqueb lueur / sueur masculine, classiquea mène / phénomène féminine, classiqueb circuit / suit masculine, classiquea jeux / orageux masculine, classiqueb nombre / sombre féminine, classiquea nuageux / fangeux masculine, classiqueb désencombre / l'ombre féminine, classiquea nécessaires / misères féminine, classiqueb l'horreur / l'erreur masculine, classiquea roche / approche féminine, classiquea éléments / commencements masculine, classiqueb années / destinées féminine, classiquea maîtresse / tendresse féminine, classiqueb vieux / yeux masculine, classiquea fièvres / lèvres féminine, classiqueb finir / unir masculine, classiquea farouche / bouche féminine, classiqueb bien / rien masculine, classiquea conseils / soleils masculine, classiqueb démence / immense féminine, classiquea pareils / éveils masculine, classiqueb recommence / l'inclémence féminine, classiquea qu'incendie / attiédie féminine, classiqueb nouveaux / travaux masculine, classiquea flamme / âme féminine, classiquea arrêté / Léthé masculine, classiqueb j'hésite / visite féminine, classiquea ombre / sombre féminine, classiqueb d'amour / retour masculine, classiquea gloire / écritoire féminine, classiqueb laurier / l'éveiller masculine, classiquea nue / inconnue féminine, classiqueb séduit / nuit masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.3· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
180 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après La Justice, Paris, ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR, 1878· numérisation CNRTL (Centre National de Ressources Textuelles et Lexicales) http://www.cnrtl.fr/corpus/frantext/frantext.php· Sources