Les Solitudes, 1867
Effet de nuit
Voyager seul est triste,‖ et j'ai passé la nuitDans une étrange hôtellerie.À la plus vieille chambre‖ un enfant m'a conduit,De galerie en galerie.
Je me suis étendu‖ sur un grand lit carréFlanqué de lions héraldiques ;Un rideau blanc tombait‖ à longs plis, bigarréDu reflet des vitraux gothiques.
J'étais là, recevant,‖ muet et sans bouger,Les philtres que la lune envoie,Quand j'ouïs un murmure,‖ un froissement léger,Comme fait l'ongle sur la soie ;
Puis comme un battement‖ de fléaux sourds et promptsDans des granges très éloignées ;Puis on eût dit, plus près,‖ le han des bûcheronsTour à tour lançant leurs cognées ;
Puis un long roulement,‖ un vaste branle-bas,Pareil au bruit d'un char de tôleAttelé d'un dragon‖ toujours fumant et las,Qui souffle à chaque effort d'épaule ;
Puis soudain serpenta‖ dans l'infini du soirUn sifflement lugubre, intense,Comme le cri perçant‖ d'une âme au désespoirEn fuite par le vide immense.
Or, c'était un convoi‖ que j'entendais courirÀ toute vapeur dans la plaine.Il passa, laissant loin‖ derrière lui mourirSon fracas et sa rouge haleine.
Le passage du monstre‖ un moment ébranlaLes carreaux étroits des fenêtres,Fit geindre un clavecin‖ poudreux qui dormait làEt frémir des portraits d'ancêtres ;
Sur la tapisserie‖ Actéon tressaillit,Diane contracta les lèvres ;Un plâtras détaché‖ du haut du mur faillitBriser l'horloge de vieux sèvres.
Ce fut tout. Le silence‖ aux voûtes du plafondReplia lentement son aile,Et la nuit, arrachée‖ à son rêve profond,Se redrapa plus solennelle.
Mais mon cœur remué‖ ne se put assoupir :J'écoutais toujours dans l'espaceCette course effrénée‖ et ce strident soupir,Image d'un siècle qui passe.
Versification
- Forme
- 11 quatrains (quatrains)
- Rimes
- 11(abab)
- Mètre
- Octosyllabes et alexandrins (22 de 8, 22 de 12)· profil 8, 6+6
- Strophes
- 11 quatrains
- Mots à la rime
- a nuit / conduit masculine, classiqueb hôtellerie / galerie féminine, classiquea carré / bigarré masculine, classiqueb héraldiques / gothiques féminine, classiquea bouger / léger masculine, classiqueb envoie / soie féminine, classiquea prompts / bûcherons masculine, classiqueb éloignées / cognées féminine, classiquea branle-bas / las masculine, classiqueb tôle / d'épaule féminine, classiquea soir / désespoir masculine, classiqueb intense / immense féminine, classiquea courir / mourir masculine, classiqueb plaine / haleine féminine, classiquea ébranla / là masculine, classiqueb fenêtres / d'ancêtres féminine, classiquea tressaillit / faillit masculine, classiqueb lèvres / sèvres féminine, classiquea plafond / profond masculine, classiqueb aile / solennelle féminine, classiquea assoupir / soupir masculine, classiqueb l'espace / passe féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 2.1· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
44 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poésies, Paris, ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR, 1872· numérisation CNRTL (Centre National de Ressources Textuelles et Lexicales) http://www.cnrtl.fr/corpus/frantext/frantext.php· Sources