Réglages

Mémorisé dans ce navigateur.

Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Les Solitudes, 1867

Les vieilles maisons

René-François Sully Prudhomme· 17 quatrains, octosyllabes, 68 vers

Je n'aime pas les maisons neuves :Leur visage est indifférent ;Les anciennes ont l'air de veuvesQui se souviennent en pleurant.

Les lézardes de leur vieux plâtreSemblent les rides d'un vieillard ;Leurs vitres au reflet verdâtreOnt comme un triste et bon regard !

Leurs portes sont hospitalières,Car ces barrières ont vieilli ;Leurs murailles sont familièresÀ force d'avoir accueilli.

Les clés s'y rouillent aux serrures,Car les cœurs n'ont plus de secrets ;Le temps y ternit les dorures,Mais fait ressembler les portraits.

Des voix chères dorment en elles,Et dans les rideaux des grands litsUn souffle d'âmes paternellesRemue encor les anciens plis.

J'aime les âtres noirs de suie,D'où l'on entend bruire en l'airLes hirondelles ou la pluieAvec le printemps ou l'hiver ;

Les escaliers que le pied montePar des degrés larges et basDont il connaît si bien le compte,Les ayant creusés de ses pas ;

Le toit dont fléchissent les pentes ;Le grenier aux ais vermoulus,Qui fait rêver sous ses charpentesÀ des forêts qui ne sont plus.

J'aime surtout, dans la grand'salleOù la famille a son foyer,La poutre unique, transversale,Portant le logis tout entier ;

Immobile et laborieuse,Elle soutient comme autrefoisLa race inquiète et rieuseQui se fie encore à son bois.

Elle ne rompt pas sous la charge,Bien que déjà ses flancs ouvertsSentent leur blessure plus largeEt soient tout criblés par les vers ;

Par une force qu'on ignoreRassemblant ses derniers morceaux,Le chêne au grand cœur tient encoreSous la cadence des berceaux.

Mais les enfants croissent en âge,Déjà la poutre plie un peu ;Elle cédera davantage ;Les ingrats la mettront au feu…

Et, quand ils l'auront consumée,Le souvenir de son bienfaitS'envolera dans sa fumée.Elle aura péri tout à fait,

Dans ses restes de toutes sortesÉparses sous mille autres noms ;Bien morte, car les choses mortesNe laissent pas de rejetons.

Comme les servantes uséesS'éteignent dans l'isolement,Les choses tombent méprisées,Et finissent entièrement.

C'est pourquoi, lorsqu'on livre aux flammesLes débris des vieilles maisons,Le rêveur sent brûler des âmesDans les bleus éclairs des tisons.

Versification

Forme
17 quatrains (quatrains)
Rimes
17(abab)
Mètre
Octosyllabes
Strophes
17 quatrains
Mots à la rime
a neuves / veuves féminine, classiqueb indifférent / pleurant masculine, classiquea plâtre / verdâtre féminine, classiqueb vieillard / regard masculine, classiquea hospitalières / familières féminine, classiqueb vieilli / accueilli masculine, classiquea serrures / dorures féminine, classiqueb secrets / portraits masculine, classiquea elles / paternelles féminine, classiqueb lits / plis masculine, classiquea suie / pluie féminine, classiqueb l'air / l'hiver masculine, classiquea monte / compte féminine, classiqueb bas / pas masculine, classiquea pentes / charpentes féminine, classiqueb vermoulus / plus masculine, classiquea grand'salle / transversale féminine, classiqueb foyer / entier masculine, classiquea laborieuse / rieuse féminine, classiqueb autrefois / bois masculine, classiquea charge / large féminine, classiqueb ouverts / vers masculine, classiquea ignore / encore féminine, classiqueb morceaux / berceaux masculine, classiquea âge / davantage féminine, classiqueb peu / feu masculine, classiquea consumée / fumée féminine, classiqueb bienfait / fait masculine, classiquea sortes / mortes féminine, classiqueb noms / rejetons masculine, classiquea usées / méprisées féminine, classiqueb l'isolement / entièrement masculine, classiquea flammes / âmes féminine, classiqueb maisons / tisons masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.3· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

68 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poésies, Paris, ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR, 1872· numérisation CNRTL (Centre National de Ressources Textuelles et Lexicales) http://www.cnrtl.fr/corpus/frantext/frantext.php· Sources