Les Vaines Tendresses, 1875
Sur la mort
I
On ne songe à la Mort‖ que dans son voisinage :Au sépulcre éloquent‖ d'un être qui m'est cher,J'ai pour m'en pénétrer‖ fait un pèlerinage,Et je pèse aujourd'hui‖ ma tristesse d'hier.
Je veux, à mon retour‖ de cette sombre placeOù semblait m'envahir‖ la funèbre torpeur,Je veux me recueillir,‖ et contempler en faceLa Mort, la grande Mort,‖ sans défi mais sans peur.
Assiste ma pensée,‖ austère PoésieQui sacres de beauté‖ ce qu'on a bien senti ;Ta sévère caresse‖ aux pleurs vrais s'associe,Et tu sais que mon cœur‖ ne t'a jamais menti.
Si ton charme n'est point‖ un misérable leurre,Ton art un jeu servile,‖ un vain culte sans foi,Ne m'abandonne pas‖ précisément à l'heureOù pour ne pas sombrer‖ j'ai tant besoin de toi.
Devant l'atroce énigme‖ où la raison succombe,Si la mienne fléchit‖ tu la relèveras ;Fais-moi donc explorer‖ l'infini d'outre-tombeSur ta grande poitrine‖ entre tes puissants bras ;
Fais taire l'envieux‖ qui t'appelle frivole,Toi qui dans l'inconnu‖ fais crier des échos,Et prêtes par l'accent,‖ plus sûr que la parole,Un sens révélateur‖ au seul frisson des mots.
Ne crains pas qu'au tombeau‖ la morte s'en offense,O Poésie, ô toi,‖ mon naturel secours,Ma seconde berceuse‖ au sortir de l'enfance,Qui seras la dernière‖ au dernier de mes jours.
II
Hélas ! j'ai trop songé‖ sous les blêmes ténèbresOù les astres ne sont‖ que des bûchers lointains,Pour croire qu'échappé‖ de ses voiles funèbresL'homme s'envole et monte‖ à de plus beaux matins ;
J'ai trop vu sans raison‖ pâtir les créatures,Pour croire qu'il existe‖ au delà d'ici-basQuelque plaisir sans pleurs,‖ quelque amour sans tortures,Quelque être ayant pris forme‖ et qui ne souffre pas.
Toute forme est sur terre‖ un vase de souffrances,Qui, s'usant à s'emplir,‖ se brise au moindre heurt ;Apparence mobile‖ entre mille apparencesToute vie est sur terre‖ un flot qui roule et meurt.
N'es-tu plus qu'une chose‖ au vague aspect de femme,N'es-tu plus rien ? Je cherche‖ à croire sans effroiQue, ta vie et ta chair‖ ayant rompu leur trame,Aujourd'hui, morte aimée,‖ il n'est plus rien de toi.
Je ne puis, je subis‖ des preuves que j'ignore.S'il ne restait plus rien‖ pour m'entendre en ce lieu,Même après mainte année‖ y reviendrais-je encoreRépéter au néant‖ un inutile adieu.
Serais-je épouvanté‖ de te laisser sous terre ?Et navré de partir,‖ sans pouvoir t'assisterDans la nuit formidable‖ où tu gis solitaire,Penserais-je à fleurir‖ l'ombre où tu dois rester ?
III
Pourtant je ne sais rien,‖ rien, pas même ton âge :Mes jours font suite au jour‖ de ton dernier soupir,Les tiens n'ont-ils pas fait‖ quelque immense passageDu temps qui court au temps‖ qui n'a plus à courir ?
Ont-ils joint leur durée‖ à l'ancienne durée ?Pour toi s'enchaînent-ils‖ aux ans chez nous vécus ?Ou dois-tu quelque part,‖ immuable et sacrée,Dans l'absolu survivre‖ à ta chair qui n'est plus ?
Certes, dans ma pensée,‖ aux autres invisible,Ton image demeure‖ impossible à ternir,Où t'évoque mon cœur‖ tu luis incorruptible,Mais serais-tu sans moi,‖ hors de mon souvenir ?
Servant de sanctuaire‖ à l'ombre de ta vie,Je la préserve encor‖ de périr en entier.Mais que suis-je ? Et demain‖ quand je t'aurai suivie,Quel ami me promet‖ de ne pas t'oublier ?
Depuis longtemps ta forme‖ est en proie à la terre,Et jusque dans les cœurs‖ elle meurt par lambeaux,J'en voudrais découvrir‖ le vrai dépositaire,Plus sûr que tous les cœurs‖ et que tous les tombeaux.
IV
Les mains, dans l'agonie,‖ écartent quelque chose.Est-ce aux maux d'ici-bas‖ l'impatient adieuDu mourant qui pressent‖ sa lente apothéose ?Ou l'horreur d'un calice‖ imposé par un dieu ?
Est-ce l'élan qu'imprime‖ au corps l'âme envolée ?Ou contre le néant‖ un héroïque effort ?Ou le jeu machinal‖ de l'aiguille affolée,Quand le balancier tombe,‖ oublié du ressort ?
Naguère ce problème‖ où mon doute s'enfonce,Ne semblait pas m'atteindre‖ assez pour m'offenser ;J'interrogeais de loin,‖ sans craindre la réponse,Maintenant je tiens plus‖ à savoir qu'à penser.
Ah ! doctrines sans nombre‖ où l'été de mon âgeAu vent froid du discours‖ s'est flétri sans mûrir,De mes veilles sans fruit‖ réparez le dommage,Prouvez-moi que la morte‖ ailleurs doit refleurir,
Ou bien qu'anéantie,‖ à l'abri de l'épreuve,Elle n'a plus jamais‖ de calvaire à gravir,Ou que, la même encor‖ sous une forme neuve,Vers la plus haute étoile‖ elle se sent ravir !
Faites-moi croire enfin‖ dans le néant ou l'être,Pour elle et tous les morts‖ que d'autres ont aimés.Ayez pitié de moi,‖ car j'ai faim de connaître,Mais vous n'enseignez rien,‖ verbes inanimés !
Ni vous, dogmes cruels,‖ insensés que vous êtes,Qui du Juif magnanime‖ avez couvert la voix ;Ni toi, qui n'es qu'un bruit‖ pour les cerveaux honnêtes,Vaine philosophie‖ où tout sombre à la fois ;
Toi non plus, qui sur Dieu‖ résignée à te taireChanges la vision‖ pour le tâtonnement,Science, qui partout‖ te heurtant au mystèreEt n'osant l'affronter,‖ l'ajournes seulement.
Des mots ! des mots ! Pour l'un‖ la vie est un prodige,Pour l'autre un phénomène.‖ Eh ! que m'importe à moi !Nécessaire ou créé‖ je réclame, vous dis-je,Et vous les ignorez,‖ ma cause et mon pourquoi.
V
Puisque je n'ai pas pu,‖ disciple de tant d'autres,Apprendre ton vrai sort,‖ ô morte que j'aimais,Arrière les savants,‖ les docteurs, les apôtres.Je n'interroge plus,‖ je subis désormais.
Quand la nature en nous‖ mit ce qu'on nomme l'âme,Elle a contre elle-même‖ armé son propre enfant ;L'esprit qu'elle a fait juste‖ au nom du droit la blâme,Le cœur qu'elle a fait haut‖ la méprise en rêvant.
Avec elle longtemps,‖ de toute ma penséeEt de tout mon amour,‖ j'ai lutté corps à corps,Mais sur son œuvre inique,‖ et pour l'homme insensée,Mon front et ma poitrine‖ ont brisé leurs efforts.
Sa loi qui par le meurtre‖ a fait le choix des races,Abominable excuse‖ au carnage que fontDes peuples malheureux‖ les nations voraces,De tout aveugle espoir‖ m'a vidé l'âme à fond,
Je succombe épuisé,‖ comme en pleine bataille,Un soldat, par la veille‖ et la marche affaibli,Sans vaincre, ni mourir‖ d'une héroïque entaille,Laisse en lui les clairons‖ s'éteindre dans l'oubli ;
Pourtant sa cause est belle,‖ et si doux est d'y croireQu'il cherche en sommeillant‖ la vigueur qui l'a fui,Mais trop las pour frapper‖ il lègue la victoireAux fermes compagnons‖ qu'il sent passer sur lui.
Ah ! qui que vous soyez,‖ vous qui m'avez fait naître,Qu'on vous nomme hasard,‖ force, matière ou dieux,Accomplissez en moi,‖ qui n'en suis pas le maître,Les destins sans refuge,‖ aussi vains qu'odieux.
Faites, faites de moi‖ tout ce que bon vous semble,Ouvriers inconnus‖ de l'infini malheur,Je viens de vous maudire,‖ et voyez si je tremble,Prenez ou me laissez‖ mon souffle et ma chaleur !
Et si je dois fournir‖ aux avides racinesDe quoi changer mon être‖ en mille êtres divers,Dans l'éternel retour‖ des fins aux originesJe m'abandonne en proie‖ aux lois de l'univers.
Versification
- Forme
- 36 quatrains (quatrains)
- Rimes
- 36(abab)
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Strophes
- 36 quatrains
- Mots à la rime
- a voisinage / pèlerinage féminine, classiqueb cher / d'hier masculine, classiquea place / face féminine, classiqueb torpeur / peur masculine, classiquea Poésie / s'associe féminine, classiqueb senti / menti masculine, classiquea leurre / l'heure féminine, classiqueb foi / toi masculine, classiquea succombe / d'outre-tombe féminine, classiqueb relèveras / bras masculine, classiquea frivole / parole féminine, classiqueb échos / mots masculine, classiquea offense / l'enfance féminine, classiqueb secours / jours masculine, classiquea ténèbres / funèbres féminine, classiqueb lointains / matins masculine, classiquea créatures / tortures féminine, classiqueb d'ici-bas / pas masculine, classiquea souffrances / apparences féminine, classiqueb heurt / meurt masculine, classiquea femme / trame féminine, classiqueb effroi / toi masculine, classiquea j'ignore / encore féminine, classiqueb lieu / adieu masculine, classiquea terre / solitaire féminine, classiqueb t'assister / rester masculine, classiquea âge / passage féminine, classiqueb soupir / courir masculine, classiquea durée / sacrée féminine, classiqueb vécus / plus masculine, classiquea invisible / incorruptible féminine, classiqueb ternir / souvenir masculine, classiquea vie / suivie féminine, classiqueb entier / t'oublier masculine, classiquea terre / dépositaire féminine, classiqueb lambeaux / tombeaux masculine, classiquea chose / apothéose féminine, classiqueb adieu / dieu masculine, classiquea envolée / affolée féminine, classiqueb effort / ressort masculine, classiquea s'enfonce / réponse féminine, classiqueb m'offenser / penser masculine, classiquea âge / dommage féminine, classiqueb mûrir / refleurir masculine, classiquea l'épreuve / neuve féminine, classiqueb gravir / ravir masculine, classiquea l'être / connaître féminine, classiqueb aimés / inanimés masculine, classiquea êtes / honnêtes féminine, classiqueb voix / fois masculine, classiquea taire / mystère féminine, classiqueb tâtonnement / seulement masculine, classiquea prodige / dis-je féminine, classiqueb moi / pourquoi masculine, classiquea d'autres / apôtres féminine, classiqueb j'aimais / désormais masculine, classiquea l'âme / blâme féminine, classiqueb enfant / rêvant masculine, classiquea pensée / insensée féminine, classiqueb corps / efforts masculine, classiquea races / voraces féminine, classiqueb font / fond masculine, classiquea bataille / entaille féminine, classiqueb affaibli / l'oubli masculine, classiquea croire / victoire féminine, classiqueb fui / lui masculine, classiquea naître / maître féminine, classiqueb dieux / qu'odieux masculine, classiquea semble / tremble féminine, classiqueb malheur / chaleur masculine, classiquea racines / origines féminine, classiqueb divers / l'univers masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.4· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
144 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les Vaines Tendresses, Paris, ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR, 1875· numérisation inlibroveritas.net· Sources