Les Vaines Tendresses, 1875
Défaillance et scrupule
Mon besoin de songe et de fable,La soif malheureuse que j'aiDe quelque autre vie ineffable,Me laisse tout découragé.
Quand d'un beau vouloir je m'avise,Je me répète en vain : « Je veux.— A quoi bon ? » répond la deviseQui rend stériles tous les vœux.
A quoi bon nos miettes d'aumône ?Si la plèbe veut s'assouvir ;Ou nos rêves d'État sans trône ?S'il plaît au peuple de servir.
A quoi bon rapprendre la guerre ?S'il faut toujours qu'elle ait pour butLe gain menteur, cher au vulgaire,D'une auréole et d'un tribut.
A quoi bon la lente science ?Si l'homme ne peut entrevoir,Après tant d'âpre patience,Que les bornes de son savoir.
A quoi bon l'amour ? si l'on aimePour propager un cœur souffrant,Le cœur humain, toujours le mêmeSous le costume différent.
A quoi bon, si la terre est ronde,Notre infinie avidité ?On est si vite au bout d'un monde,Quand il n'est pas illimité !
Or ma soif est celle de l'homme,Je n'ai pas de désir moyen,Il me faut l'élite et la somme,Il me faut le souverain bien !
Ainsi mon orgueil dissimuleLes défaillances de ma foi,Mais je sens bientôt un scrupuleQui s'élève et murmure en moi :
Mon fier désespoir n'est peut-êtreQu'une excuse à ne point agir,Et comme au fond je me sens traître,Un prétexte à n'en point rougir,
Un dédain paresseux qui ruseAvec la rigueur du devoir,Et de l'idéal même abusePour me dispenser de vouloir.
Parce que la terre est bornée,N'y faut-il voir qu'une prison,Et faillir à la destinéeQu'embrasse et clôt son horizon ?
Parce que l'amour perpétueLa vie et ses âpres combats,Vaudra-t-il mieux qu'Adam se tueEt qu'Athènes n'existe pas ?
Parce que la science est brèveEt le mystère illimité,Faut-il lui préférer le rêveOu la complète cécité ?
Parce que la guerre nous lasse,Faut-il par mépris des plus forts,Tendant la gorge au coup de grâce,Leur fumer nos champs de nos corps ?
Parce que la force nombreuseAppelle droit son bon plaisir,Songe creux le savoir qui creuse,Et l'art qui plane : vain loisir,
Faut-il laisser cette sauvageBrûler les œuvres des neuf SœursPour venger l'antique esclavageNourricier des premiers penseurs !
Ah ! faut-il que de la justice,Et de l'amour, désespérant,Le cœur déçu se rapetisseDans un exil indifférent ?
Non, toute la phalange augusteDes créateurs, doit pour ses dieux,Qui sont le vrai, le beau, le juste,Combattre en dessillant les yeux,
Et du temple où chaque âge apporteLe fruit sacré de ses efforts,Ouvrir à deux battants la porte,En défendre à mort les trésors !
Versification
- Forme
- 20 quatrains (quatrains)
- Rimes
- 20(abab)
- Mètre
- Octosyllabes
- Strophes
- 20 quatrains
- Mots à la rime
- a fable / ineffable féminine, classiqueb j'ai / découragé masculine, classiquea m'avise / devise féminine, équivalenteb veux / vœux masculine, classiquea d'aumône / trône féminine, classiqueb s'assouvir / servir masculine, classiquea guerre / vulgaire féminine, classiqueb but / tribut masculine, classiquea science / patience féminine, classiqueb entrevoir / savoir masculine, classiquea aime / même féminine, classiqueb souffrant / différent masculine, classiquea ronde / monde féminine, classiqueb avidité / illimité masculine, classiquea l'homme / somme féminine, classiqueb moyen / bien masculine, classiquea dissimule / scrupule féminine, classiqueb foi / moi masculine, classiquea peut-être / traître féminine, classiqueb agir / rougir masculine, classiquea ruse / abuse féminine, classiqueb devoir / vouloir masculine, classiquea bornée / destinée féminine, classiqueb prison / horizon masculine, classiquea perpétue / tue féminine, classiqueb combats / pas masculine, classiquea brève / rêve féminine, classiqueb illimité / cécité masculine, classiquea lasse / grâce féminine, classiqueb forts / corps masculine, classiquea nombreuse / creuse féminine, classiqueb plaisir / loisir masculine, classiquea sauvage / esclavage féminine, classiqueb Sœurs / penseurs masculine, classiquea justice / rapetisse féminine, classiqueb désespérant / indifférent masculine, classiquea auguste / juste féminine, classiqueb dieux / yeux masculine, classiquea apporte / porte féminine, classiqueb efforts / trésors masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.6· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
80 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les Vaines Tendresses, Paris, ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR, 1875· numérisation inlibroveritas.net· Sources