Le jardin des rêves, 1880· Rimes amoureuses
La porte de l’église
La porte de l’église est pour toujours fermée,Mignonne ; nos baisers ne s’y cacheront plus.Comme des nids d’oiseaux furtifs sous la ramée,De nos belles amours les derniers vers sont lus.
Tu ne me diras plus ces mots si doux que l’ombreFaisait vibrer longtemps dans l’infini des soirs,Et qui montaient unis à travers la nef sombreAu mystique parfum tombé des encensoirs.
Je ne sentirai plus ta chevelure blondeS’épancher sous mes doigts au bruit des saints concerts,Et, quand je passerai dans leur ombre profonde,Les vieux murs ténébreux demeureront déserts.
Je ne te verrai plus tremblante et radieuse,A l’heure où le soleil meurt dans les cieux cuivrés,Entrer avec la nuit dans l’enceinte pieuseD’où nos cœurs vers le ciel s’envolaient enivrés.
Ce beau rêve entrevu dans nos saisons premières,Qui s’exhala du nid par un matin d’avril,Et qui n’a pu durer jusqu’aux roses trémières,Ce beau rêve charmant, un jour renaîtra- t- il ?
Renaîtra- t -il un jour, mignonne, de sa cendre ?Ne redira-t-il plus son lied mélodieux,Et sur le noir coffret de bois de palissandreFaut- il mettre le sceau des éternels adieux ?
Hélas ! tel est le sort de toute amour humaine,De s’éteindre bientôt dans son ciel incertain :Le caprice d’un jour, qui loin de moi t’emmène,N’est rien moins qu’un arrêt sans appel du destin.
Oui, la joie ici- bas ne fait pas sa demeure,Tu le sais ; et, pareille à la fleur du cactus,Ne s’ouvre qu’une fois et ne fleurit qu’une heureDans nos cours, noirs écueils par la douleur battus.
Adieu donc, toi qui fus jadis ma bien -aimée,Et qu’emporte à présent quelque lointain reflux…..La porte de l’église est pour toujours fermée,De nos belles amours les derniers vers sont lus.
36 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Le jardin des rêves, Paris, ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR, 1880· numérisation books.google.fr· Sources