Le jardin des rêves, 1880· Poèmes et bas-reliefs
Les citharistes de la rue
A Georges Daguilhon.
Hâves, déguenillés, mais l’œil plein d’étincelles,Sous les larges soleils et les frimas glacés,Partout ils vont chantant, tendant leurs escarcelles,Rarement accueillis et souvent repoussés.
Ce sont de beaux enfants de la chaude ItalieOu de blonds ménestrels des pays d’outre-Rhin,Que le démon de l’art, l’amour ou la foliePoussent vers d’autres cieux. Air fier et front d’airain
Ils passent en rêvant dans le fracas des villes,Artistes impuissants, quelquefois incompris,Emportant dans le sein des semences fertilesEt dardant sur ce monde un immense mépris.
Leur esprit souple et fort peuple de larges drames,Dont les décors sont faits d’espace et de soleil.La harpe sur le dos, dans les cités infâmesIls avancent toujours vers l’Idéal vermeil.
Pour rompre le lien de maudites souffrances,Trouver la fleur qui chante ou le dalhia bleu,Pour cueillir des moissons d’amour et d’espérance,Ils ont dit à leur ciel un éternel adieu.
La plupart ont vidé de sinistres calicesEt leurs yeux si profonds sont creusés par des pleurs.Ils ont, martyrs obscurs, après de longs supplicesTrouvé l’insouciance au fond de leurs douleurs.
Mais, lorsque déchirant d’ardentes symphonies,Leur âme vibre au fond de l’instrument, alorsIls oublient tout : affronts, misère, ignominies,Car la Muse à leurs pieds répand tous ses trésors.
Leur voix ose évoquer les œuvres légendaires ;Manrique, Arnold, Fernan s’y tiennent par la main.Le chasseur pâle encor de sinistres mystères,Dans les bois du Freyschütz leur montre le chemin.
Et, souvent, attendris par des notes étranges,Les passants inquiets s’attroupent autour d’eux,Et les gros sous tombant à leurs pieds, dans les fanges,Transforment en festin leur souper hasardeux.
Toujours chanter ! Toujours marcher ! Voilà leur vie.Et quand un jour, un d’eux ne se réveille pas,Ses frères, libres cœurs, avec un air d’envieBaisent son front glacé par le vent du trépas.
Sur le bord du chemin ils creusent une fosse,Pour l’éternel sommeil ferment ses vastes yeux ;Et, sans verser les pleurs feints d’une douleur fausse,Ils enterrent son corps la face vers les cieux.
44 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Le jardin des rêves, Paris, ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR, 1880· numérisation books.google.fr· Sources