Le jardin des rêves, 1880· Poèmes et bas-reliefs
Les noces de messidor
Sous les tilleuls en fleurs vers le couchant qu’embraseLe suprême rayon du soleil effondré,Comme un taureau sacré pour le fer, de la baseAu faîte le grand arbre est superbe et paré.
Il se dresse tout noir sur la pourpre et sur l’ambreDes nuages couleur de lumière et de feu.Et, sachant que sa mort est prochaine, il se cambreAudacieusement dans les splendeurs du bleu.
Au flanc du beau martyr en couronnes serties,Royales et jetant leur ténébreux parfum,Des roses vont brûler, odorantes hosties,Sur la dernière nuit du blond printemps défunt.
Et, montant sur les fronts de la foule attendrie,Un arome léger qu’on ne peut définir,Où l’odeur des baisers et des lis se marie,Circule comme un fleuve épris de souvenir.
Car la terre, ce soir, cette bonne nourrice,Qui d’un manteau de blé couvre son sein bruni,Célèbre longuement dans l’ombre protectriceSon fauve hymen avec le soleil infini.
Voici que, succédant aux floraisons hâtives,Aux candeurs de l’avril maintenant emporté,Le vieux sang immortel pareil aux sources vivesVa sourdre et refleurir en pleine puberté.
C’est la fête d’amour ! la fête de la terre !.Des lèvres en tous lieux appellent les baisers,Et l’antique Gaïa, divulguant son mystère,Entr’ouvre au vent des nuits ses bras inapaisés.
Les prêtres béniront le bûcher, les fidèlesChanteront à plein cœur les hymnes chrétiens,Mais plus haut que l’azur hanté des hirondelles,Comme un aigle captif qui brise ses liens,
Avec le ton royal des prêtresses vengées,Secouant ses accents nouveaux comme un remord,Une voix, répondant aux voix des mers Égées,Clamera dans leurs chants « : Le dieu Pan n’est pas mort ! »
Non, vous n’êtes pas morts, ô Dieux ! Dieux de la vie !Dieux des plages ! Dieux des forêts ! Dieux de l’azur !Nul ne pourra tarir la source d’ambroisieOù vous rajeunissez votre front calme et pur.
Nul ne l’emportera dans le ciel où vous êtes,Tant qu’un souffle d’amour brûlera dans les cœurs,Tant qu’un rayon luira dans l’âme des poètes,Tant que les vastes lis resplendiront vainqueurs.
Tant que le feu divin,, de ses lèvres vermeillesCaressera les flancs rugueux de l’univers,Et que Dyonisios aura pour les abeillesDans sa barbe de miel la senteur des foins verts.
Juin 1877.
48 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Le jardin des rêves, Paris, ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR, 1880· numérisation books.google.fr· Sources