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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Le jardin des rêves, 1880· Rimes amoureuses

Psaume d’amour

Laurent Tailhade· 50 vers

A François Coppée

J’ai rêvé de t’aimer ainsi qu’une madoneQui, très-pure, aux baisers mystiques s’abandonne,Lorsque, songeant aux lis merveilleux de SaronsLes novices en pleurs sentent pâlir leurs frontsEt leurs genoux fléchir sur les dalles de pierre.Les encensoirs mourants jettent dans la lumièreUne profonde odeur de prière et d’espoir.Le maître-autel rayonne et le grand ostensoir,Au milieu des flambeaux, des fleurs et des cantiques,Sur les diacres chapés d’épaisses dalmatiques,Sur le prêtre éperdu dans sa chasuble d’or,Semble un soleil couchant qui sous les flots s’endort.L’orgue, rouvrant le vol des vieux antiphonaires,Mêle aux voix des enfants de chœur ses fiers tonnerresEt sur quelque air d’Hobrecht ou de Palestrina,Chante dévotement le Salve regina.

J’ai rêvé de t’aimer à genoux, les mains jointes,De bien loin, sans vouloir même effleurer les pointesDe tes souliers posés sur le croissant doré,Heureux si, quelquefois, quand je t’invoquerai,Te saluant de noms d’amour en litanies,Tu détournes vers moi tes paupières bénies !La nuit, de ton autel j’userai le pavé,Et mes lèvres en feu, sans compter les avé,Rediront, malgré l’ombre et la voix des horloges,Les versets que pour toi gardent les eucologes,Les hymnes où ton nom ardemment exaltéResplendit dans sa grâce et dans sa pureté.

Je vivrai sous tes yeux tel qu’un moine fidèleOublié de la foule et m’enivrant loin d’elleDes clartés de ta robe et des lis de ton sein.Puis, pour que tu sois belle et que nul autre saintNe reluise d’autant de splendeur et de gloire,J’ordonnerai les plis de ton manteau de moire,Jusqu’au jour où, prenant pitié, tu daignerasSourire doucement et me tendre les bras,Où, dans la nef sonore aux senteurs vagabondes,Tu pencheras vers moi tes lourdes tresses blondes,Ton front nimbé d’azur comme un matin d’été,Pâle et portant le pain de ta virginitéDans le ciboire d’or de ton charme suprême.Le nard nous donnera ses effluves. Le chrêmeSe pâmera d’amour dans les boites d’argent,Et quand l’aube luira sur le vitrail changeant,Semant les sombres murs de fleurs incendiées,Par les portes du ciel, blanches, irradiées,A travers les frissons du soleil matinalS’ouvrira lentement ton essor virginal,Et tu fuiras pareille à ces saintes discrètesQui visitaient jadis les bons anachorètes.

50 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Le jardin des rêves, Paris, ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR, 1880· numérisation books.google.fr· Sources