Poèmes Aristophanesques, 1904· Au pays du mufle Quatorzains d’été
Vieilles actrices
A Georges Maurevert.
Toujours belles ! Toujours pimpantes ! Toujours fraîches !
Camélias sculptés dans un cœur de navet,La plupart en étaient à la saison des pêchesAu temps de Rémusat et de Montalivet.
Des princes, morts depuis, chargés d’ans et de gloire,Sous le bandeau royal écrasaient leur chevet.C’est par là que devient une enseigne notoire.
Les poètes d’alors, plus creux que des tambours,Vantaient leurs cols de cygne et leurs hanches d’ivoire,Leurs dents de nacre et leurs paupières de velours.
On redisait leurs noms dans les sous-préfectures,Déjà ! tant qu’au Marais, où vivent des gens gourds,Le quincaillier tremblait pour sa progéniture.
Gomme la Montijo, quand on la couronna,Elles trouvaient des Cassagnac sous leur voiture.On ne peut écraser que le mufle qu’on a.
Depuis ces ans lointains de leur âge nubile,Peintes comme on repeint Les Noces de Cana,Elles se targuent de rester indélébiles.
Obstinément, leurs crins sont d’or fauve ou de jais,En dépit de la couperose et de la bileQui s’infiltrent dans leurs appas découragés.
Leurs crevasses, comme d’un mur sans ravenelles,Attirent les galants de Nîmes ou d’AngersQue ne satisfait plus l’amour des péronnelles.
Maintes, pour redonner à leurs fanons pendantsQuelque ragoût et pour égayer leurs prunelles,Se maquillent de cosmétiques abondants.
A l’heure du coiffeur et de la camériste,Elles s’implantent des cheveux, des seins, des dentsEt s’imbibent de sucs fournis par l’herboriste.
O nymphes de l’an mil huit cent soixante-sept,Vous de qui le printemps se conjugue à l’aoriste,Vous dont la gorge flotte en amont du corset,
Restez jeunes ! Tordez vos croupes sur les planches.Du cantique d’Éros égrenez les versetsEt déshabillez-vous dans des étoffes blanches !
Prodiguez, prodiguez les gemmes et les fards,Semez les lis, les boutons-d’or en avalanches :Et vous garde Cypris des blêmes nénuphars !
Ainsi perpétuant votre los historique,Honneur de la province, orgueil des boulevards,Vous durerez plus que le marbre ou que la brique.
Les nouveau-nés, bétail chéri du Petit Bleu,Délecteront leur adolescence lubrique,Dans vingt ans, rien qu’à voir l’ardeur de votre jeu .
Et quand nous descendrons la funèbre valléeSans qu’ait tinté pour vous l’heure du couvre-feu,On vantera vos pâmoisons échevelées.
Telles vous possédez le suprême élixir,Inconnu des Paracelses, des Apulées,Philtre par qui se peut le Temps même adoucir.
Édulcorant pour vous xénie et ménippée,Le monde vous sait gré — pourquoi ? — de faire issirQuelque chose des vers purgatifs de Coppée.
D’avoir pris Jean Aicard, Jean Lahor, Jean Rameau,Tous les Jean de cervelle ou de gambe éclopée,Et de dire, en montrant leur fiole : Ecce homo !
Vous chanterez leurs vers aux races inconnuesQui vivront ignorant Jacquelin ou Momo,Mais qui ne cesseront de vous porter aux nues.
L’arrière-petit-fils du premier RichepinDans ses pièces exhibera vos jambes nuesAssumant le cothurne ou chaussant l’escarpin.
65 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poèmes Aristophanesques, Paris, Mercure de France, 1910· numérisation archive.org· Sources