Pauca Paucis, 1894· Seconde série· Rustica
II. Chants de village
1 L’aube
O CHÈRE lune si brillante,« Ternis ta face bienveillante !« Dans la petite cour moussue,« Fais que je reste inaperçue« Sur le sein de mon ami !
« Maintenant, lune, tu peux luire :« Sers de flambeau pour le conduire !« Parmi les bois, parmi la lande,« Que ta lumière se répande !« — Toi, reviens, reviens bientôt ! »
La lune, transparente et pleine,Languit plus froide sur la plaine.La première aube, d’un sourire,Nargue la fille qui soupireEn son jeune sein gonflé.
Telle, au fond du bois solitaire,La bique folle et téméraireTout à coup rencontrant un fauve,La Nuit timide en pleurs se sauveAu rayon léger du jour.
Peu à peu meurt l’astre polaire ;Déjà l’on sent la fraîcheur claire.Du coq éclate la trompette ;Des glèbes monte l’alouette ;La Terre a déclos ses yeux.
Le pavot-coq aux blés déploieL’ardent pétale qui flamboie ;Le liseron s’entr’ouvre pâle ;Au bord des eaux glisse le râle ;Et l’amant, l’amant s’enfuit.
Il fuit, baigné de clarté blanche.Une commère qui se penche,De sa fenêtre a vu le drille,Et l’on va jaser sur la fille,Sur la fille aux sourcils noirs.
2 L’euphorbe
LORSQUE au mur a poussé l’euphorbe,L Mon ami s’en est allé,Emportant mon cœur dans sa mante,Sur son cheval pommelé.
Il m’écrit une froide lettre,Sans un mot, un mot d’amour !Il s’endort sur le sein d’une autre,Et moi je l’aime toujours !
Cerisier, pourquoi ta tristesse ?Où donc est ton feuillage vert ?Jeune fille, pourquoi tes larmes ?Je ne verdis pas l’hiver.
Je gémis pour un infidèle.L’euphorbe a porté malheur.Je voulais l’amour pour la vie,Lui n’était qu’un enjôleur !
Au mur croulant l’euphorbe sèche,Mais il garde ses fruits noirs,Qui, dans le sommeil sous les mauves,Guérissent les désespoirs.
55 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Pauca Paucis, LYON, BERNOUX ET CUMIN, ÉDITEURS, 1894· numérisation google.com· Sources