Pauca Paucis, 1894· Seconde série· Rustica
I. (Trouvée en un vieux livre )
A Henri Corbel.
AMOUR a chassé la froidure haïe,Amour vient d’ouvrir la rose esjouie ;Au long d’un bosquet, sous une abbaye,Je l’allois cueillant, l’âme espanouie.
J’ouïs une voix, d’esmoys envahie :
« Je sens le doulx mal sous ma gorgerette ;« Mauldit soit celuy qui me fit nonnette !« Le cœur gros je dis vespres et complies ;« Vivante en cercueil suis ensevelie.« Auprès d’un amy, tremblante, amollie,« J’aimerois couler les jours qu’on oublie.
« Je sens le doulx mal sous ma gorgerette ;« Mauldit soit celuy qui me fit nonnette !
« Mon sein est dolent, mon âme est meurtrie ;« Que ne puis-je errer parmy les prairies,« En esbattements et folastreries !« Mais je m’enfuyrai, par saincte Marie !
« Je sens le doulx mal sous ma gorgerette ;« Mauldit soit celuy qui me fit nonnette !
« De quelque seigneur si j’estois l’amie,« Les aspres soucys ne me tiendroient mie ;« Rouge encor seroit ma lèvre blesmie ;« Dans son sein vouldrois ma teste endormie.
« Je sens le doulx mal sous ma gorgerette ;« Mauldit soit celuy qui me fit nonnette ! »
Dans mon sang couroit la parole ouïe :Ta voix, May divin ! veult estre obéie !Du moustier tirai la nonne, esbahieQue son cœur troublé l’eust ainsi trahie.
La pucelle en fleur chantoit, esblouie :
« Je sens le doulx mal sous ma gorgerette ;« Loué soit Jésus, plus ne suis nonnette ! »
32 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Pauca Paucis, LYON, BERNOUX ET CUMIN, ÉDITEURS, 1894· numérisation google.com· Sources