Pauca Paucis, 1894· Première série· Ad Alta
I. L’alpe
A mon frère Alexandre.
1
PAR le sentier grimpant, humide et mal frayé,Nous passons les troupeaux épars. Opiniâtre,La génisse tond l’herbe, et, le naseau noyéDans une mer fleurie, est sourde aux cris du pâtre.
Sur un fond d’émeraude étoiles de carmin,Les œillets barbelés font jaillir leurs pétales,Et les doigts purpurins des hautes digitalesPendent, lourds de rosée, aux deux bords du chemin.
Plus loin, dans la clairière, en quenouilles d’or pâle,La gentiane étend ses rejets plantureux.Là-bas sur le penchant, moisson rose, s’étaleLe fluet épilobe, ami des champs pierreux.
Le regard s’attendrit sur les frêles astrances,Et la fleur qui recèle en ses rayons d’argentPour l’amant inquiet un oracle changeant,Évoque au fond du cœur les mortes remembrances.
Le tapis diapré, glissant sous les arceauxDes bois obscurs, se mêle au rose des bruyères.Parfois, sous un rayon perçant les noirs faisceaux,Le sombre vert éclate en touches de lumière.
Hêtres aux fûts jaspés, alisiers cotonneuxComme une joue en fleur ; trembles de qui la feuilleDanse au souffle léger ; viornes que l’on cueillePour les subtils liens, entrelacés en nœuds ;
Tous, enivrés de vie, arbustes, arbres, plantes,Vont, plongeant leur racine au sein de l’humus noir,Puiser par les réseaux les sèves distillantes,Pour les donner au ciel et les en recevoir.
2
Nous touchons aux confins de l’aire de ténèbres.Royaume solennel des vieux sapins géants.Au sol où sont éteints les pouvoirs procréants,Les couches d’aiguillons font des linceuls funèbres.
Nul grain ne peut percer leurs plis appesantis ;Mais sous l’épais abri s’infiltrent les fontainesQui, goutte à goutte, ainsi dans leurs cours ralentis,S’en iront susurrer aux naïades lointaines.
Les sapins entassés par milliers, fronts à fronts,De sommets en sommets dressant leurs noires piques,Semblent l’essaim hardi des vieux titans épiques,Pour assaillir le ciel serrant leurs escadrons.
Mais au profond de l’ombre épanchant la lumière,S’ouvre un espace vert. Les purs et froids ruisseaux,Qu’engendre de ses flancs la forêt nourricière,Sur l’humide velours tracent de clairs réseaux.
La pelouse émeraude, en sa noire ceinture,Brille, paisible. En haut, couronné de glaciers,Le cirque des grands monts rosés, sur ses piliers,Porte du firmament l’éclatante voussure.
Un sapin solitaire, au front chargé d’ennuis,Ainsi qu’une Babel élève dans la nueSes branchages pesants qui recèlent les nuits ;On dirait d’un roi vieux, à la barbe chenue ;
Car les lichens blanchis, de ses bords balancés,Flottent, comme jadis du vieux roi Charlemagne,Qui tenait douce France et claire et belle Espagne,La barbe fleurissante en longs anneaux tressés.
Ni souffle ni rumeur ne troublent le silence ;L’esprit de l’Infini plane sur les forêts ;Le vain bruit des Humains meurt dans l’enceinte immense ;L’âme du monde habite en ces gîtes secrets.
3
Mais l’odieuse Loi qui gouverne le mondeMême dans ces lieux saints a gardé son pouvoir.Partout le mal, partout le meurtre, et tu peux voir,Comme aux lieux bas, le pur égorgé par l’immonde.
Le doux oiseau, le soir, dans l’ombre s’est blotti.Il dort. ― D’un vol léger, comme une ombre qui flotte,Dans le feuillage noir a glissé la hulotte ;La fouine, au bas, répand son souffle empuanti.
De son nid d’écureuil la martre est descendue ;Le renard, type abject et du meurtre et du vol,Guette, la gueule ouverte et la patte étendue.Partout la mort : dans l’air, dans l’arbre, sur le sol.
Mais le jour a paru. Sous la lumière pure,Le carnage va-t-il enfin cesser ? Là-hautVois ce point noir planant sur l’abîme : bientôtIl s’approche, nageant d’une aile lente et sûre.
Soudain, comme le plomb tueur, soudain il fendL’éther limpide et tombe : il saisit l’oiseau frêle,L’agneau faible et craintif, parfois le tendre enfant,Un instant écarté de l’aile maternelle.
Ainsi partout le sang, de tes fumeuses mains,Jaillit sans cesse, ô belle et cruelle Nature !Mais tes monstres, du moins, pourchassent leur pâture ;Tes monstres sont encor plus doux que les Humains.
4
Montons, sans que jamais l’âpre désir se lasse !Montons encor plus haut, jusqu’au seuil de l’éther,Aux régions d’azur, où l’air fluide et clairLaisse l’œil éperdu s’égarer dans l’espace.
Au-dessus de nos fronts le dôme des glaciersS’élance dans le bleu, tandis que le vent creuseEt soulève en reflux immenses, sous nos pieds,Les mystérieux flots d’une mer vaporeuse.
Quel langage dirait cette immobilité,Ce silence éternel, cette froide lumière,Cette paix !… comme si la muable matièreIci participât de la Pérennité !
Mornes sérénités des cieux, Nature immense !O grands monts accablants d’impassibilité !De vos sommets sacrés où l’Infini commence,Que paraît des Humains le Néant agité ?
Le Temps, qui règle tout, semble avoir cessé d’être.Chaque moment présent me paraît continu,Et pour mes sens troublés d’un étrange Inconnu,Rien ne saurait finir et rien ne saurait naître.
Arbuste, plante, oiseau, jusqu’au lichen obscur,Tout a cessé ! Plus rien que la plaine insondable,Le minéral chargé de neige inviolable,Et le ciel couvrant tout de son nocturne azur.
Une âpre jouissance entraîne à l’Invisible.Pour le cœur, attiré par l’aimant de la mort,Tout devient éternel et tout devient paisible.Dans le sein du grand Tout je glisse sans effort.
112 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Pauca Paucis, LYON, BERNOUX ET CUMIN, ÉDITEURS, 1894· numérisation google.com· Sources