Pauca Paucis, 1894· Première série· Mors
I. Le fleuve
LE fleuve était immense et morne. Point de rive.En mugissements sourds l’onde courait, hâtive.Un infini roulant. Mille MeschacébésDisparaîtraient plus vite, en son cours absorbés,Qu’au cœur de l’océan sans borne une fontaine.Il faisait nuit. Obscure, une rumeur humaineS’élevait, confondue en la rumeur du flot.― Clapotant comme un pas de cavale au galop,Ce flot lourd emportait des barques innombrables.Chacun avait la sienne, et tous les misérables,Sans que d’une foi vaine aucun d’eux se leurrât,Savaient qu’ils descendaient vers un Niagara.Nul ne pouvait prévoir si le terme était procheOu loin, mais le destin était fatal : la roche,Monstre informe, attendait, avide d’engloutir.Et le désespéré, qui ne peut ralentirLe fleuve fugitif, a, dans son âme sombre,Les épouvantements de l’abîme et de l’ombre.
Les cheveux hérissés et la sueur au front,Chacun lutte, chacun frappe de l’aviron.Est-ce le penser fou de remonter le fleuve ?Le flux, aveugle et sourd, et sans que rien l’émeuve,Les charrie à la mort : c’est le tenace espoirD’éloigner d’un instant, peut-être, le saut noir.
Et ma barque volait au gouffre insatiable.
Ce combat puéril me sembla pitoyable.Pour un si mince prix lutter contre les dieux !Et, retirant ma rame et repliant mes voiles,Je me laissai glisser en contemplant les cieux,Les cieux empyréens, tout palpitants d’étoiles.
1889.
30 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Pauca Paucis, LYON, BERNOUX ET CUMIN, ÉDITEURS, 1894· numérisation google.com· Sources