Pauca Paucis, 1894· Première série· Mors
VII. Le paysan
AINSI que le grain mûr à ton sein confié,Pour que surgisse un jour l’épi glorifié,Ainsi l’on déposait dans tes flancs, ô Cybèle,Marâtre qui l’avais, de ta dure mamelle,A renfort de sueurs, nourri quatre-vingts ans,Un voisin, paysan plus que les paysans.Quatre-vingts ans sonnés, il avait, sans relâche,Ahané sous le poids de sa peineuse tâche ;Sans relâche émondant ses glauques oliviers,Piochant le sol durci, dépouillant les mûriersPour sustenter le ver précieux et débile,Qui tire de sa bouche une trame, subtileComme le fil auquel sont suspendus nos jours ;Sous les flammes fauchant son blé maigre, et, doigts gourds,Sous le mistral glacé, l’hiver, cueillant l’olive ;Puis, grain par grain, le soir, à la lampe tardive,La triant sur les grands linceuls, dont le trésorSous la meule de grès va couler en flots d’or.
A présent étendu dormant, sous cette terre,Ingrate si souvent et cependant si chère,Sur laquelle il courba son dos roide et pesantDurant tant de moissons, tant d’hivers, à présentIl se repose enfin sous la chaude caresseDe ce soleil qui fit fermenter sa jeunesse ;Et les esprits subtils qui composaient son corpsSous la chaîne des Lois, et que la mort délivre,Avec lenteur dissous et versés au dehors,Se cherchent pour revivre, et mourir, et revivre.
Heureux, il s’est éteint sans le cruel effortDe l’être épouvanté qui lutte avec la mort,Et se débat, hideux, dans l’ignoble agonie !Paisible fut sa fin, paisible fut sa vie,Paisible est son sommeil. ― Un soir tiède et serein,La noire Sœur le prit auprès d’un romarin,En un coin du verger tout rose, un jour que FloreÉtait plus odorante et Zéphir plus sonore.A ceux qui s’empressaient, voyant l’ange fatalSur sa tête planer : « Mais je n’ai point de mal ! »
Disait-il, et quand vint la seconde où fuit l’âme,Il répétait encor : « Non, je n’ai point de mal ! »Il avait mis son cœur en la Foi qui proclameL’Être bon, créateur, qu’il nommait « le bon Dieu » ;Dont les yeux le suivaient à toute heure, en tout lieu.Du cabaret laissant la volupté grossière,Près de sa porte, assis sur le lourd banc de pierre,Le dimanche, au sortir du culte, il reposaitSon vieux corps au soleil, et lentement lisaitDans la Bible, en songeant à la joie éternelleQue le sein d’Abraham garde pour le fidèle.Il avait des enfants, élevés comme luiA la peine, à l’effort, sur lesquels avait luiLa même foi. Pour eux amassant l’héritageLiard à liard, jour par jour, épargnant à l’imageDe la dure fourmi, pour eux, avant la mort,Il s’était dépouillé : près d’atteindre le port,Qu’importe le bagage ?… Et lorsque sonna l’heure,Il ne s’écria point comme nous, dans l’effroi :« O Mort, retarde encore ! O Lumière, demeure !« Accours, ô médecin ; médecin, sauve-moi !…« Donne au moins quelques jours !… »
O paysan, j’envieTa mort, ta mort au moins, n’osant dire ta vie
62 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Pauca Paucis, LYON, BERNOUX ET CUMIN, ÉDITEURS, 1894· numérisation google.com· Sources