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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Pauca Paucis, 1894· Première série· Varia

I. Les deux poésies

Clair Tisseur· 50 vers

A Th. Doucet

La première (En 1085)

C’EST le jongleur de geste. Il arrive, lassé,Poudreux. — Bourgeois, manants, soldats font affluence.De sa viole il tire un accord cadencé,Puis chante les récits de la tant douce France.

Il chante un vers épique et simple. Humble assonnance,Tu suffis aux exploits du compaing OlivierEt du fier Anséis, du Gascon Angelier,De Naimes, le vieux duc, et des Français de France.

Il dit le heaume aigu, l’éperon couvert d’or,Et la broigne d’acier ; les barons, leur vaillance,Durandal, Hauteclaire, et la plainte du corArrachant l’âme au Roi qui tient tant douce France ;

Le traître Ganelon, qui, par juste vengeance,Des lambeaux de son corps a souillé les chemins ;Et Turpin, pour mourir croisant ses blanches mains,Et le vieux roi pleurant sur les Français de France.

Et la gent sarrazine et son chef Dapamort,Clarin de Balaguer et ses beaux coups de lance,Et l’émir Baligant, crâne ouvert, tombant mortSous le glaive pesant du Roi de douce France ;

Olivier tout sanglant, livide, en défaillance,N’y voyant plus, de loin ni de près, assez clairPour connaître ; et hagard, frappant le noble pairRoland, son beau cousin, fleur des Français de France ;

Et lui, le Comte, à grand’ angoisse, à grand’ douleur,Sonnant de l’oliphant en telle violenceQue sa tempe est rompue !… Et sur sa joue un pleurDécoule au doux songer de la tant douce France.

Et sombre, à chaque fois que tombe la cadence,Le jongleur, crâne nu, pousse le Cri sacréQui va frapper les cieux de son appel navré !Puis, front baissé : « Seigneur, ne laisse honnir France ! »

Et le peuple assemblé, qui voit mourir Roland,Rendant son sang vermeil, en fière contenance,Face au païen, aux saints du ciel tendant son gant,Redit, troublé : « Seigneur, ne laisse honnir France ! »

La seconde (En 1885)

DANS le grand cirque un être enfariné, bizarre,Descend. Il est couvert de chiffres flamboyants,Rouges, verts, noirs et d’or ; des grelots frétillantsA son coude, à son pied, tintent sous la fanfare.

Il se tord, disloqué. — Tel, un bourreau barbareAvec art géhennait le corps des patients. —Mais soudain, bouche en cœur et les yeux souriants,Il bondit en un saut dont le péril effare.

Or le poète a pris le costume à paillettes,Le grelot du vocable et l’or des épithètes ;Tordu sur son Parnasse, il attend : — Plaudite !

Le peuple, en admirant la souplesse du mime,Est pourtant inquiet : « Franchira-t-il la rime ? »Mais le cœur plus à l’aise : « Enfin, il a sauté ! »

50 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Pauca Paucis, LYON, BERNOUX ET CUMIN, ÉDITEURS, 1894· numérisation google.com· Sources