Album de vers anciens, 1920
Narcisse parle
Narcissiae placandis manibus.
Ô frères ! tristes lys,‖ je languis de beautéPour m’être désiré‖ dans votre nudité,Et vers vous, Nymphe, Nymphe,‖ ô Nymphe des fontaines,Je viens au pur silence‖ offrir mes lames vaines.
Un grand calme m’écoute,‖ où j’écoute l’espoir.La voix des sources change‖ et me parle du soir ;J’entends l’herbe d’argent‖ grandir dans l’ombre sainte,Et la lune perfide‖ élève son miroirJusque dans les secrets‖ de la fontaine éteinte.
Et moi ! De tout mon cœur‖ dans ces roseaux jeté,Je languis, ô saphir,‖ par ma triste beauté !Je ne sais plus aimer‖ que l’eau magicienneOù j’oubliai le rire‖ et la rose ancienne.
Que je déplore ton‖ éclat fatal et pur,Si mollement de moi‖ fontaine environnée,Où puisèrent mes yeux‖ dans un mortel azurMon image de fleurs‖ humides couronnée !
Hélas ! L’image est vaine‖ et les pleurs éternels !À travers les bois bleus‖ et les bras fraternels,Une tendre lueur‖ d’heure ambiguë existe,Et d’un reste du jour‖ me forme un fiancéNu, sur la place pâle‖ où m’attire l’eau triste…Délicieux démon,‖ désirable et glacé !
Voici dans l’eau ma chair‖ de lune et de rosée,Ô forme obéissante‖ à mes yeux opposée !Voici mes bras d’argent‖ dont les gestes sont purs !…Mes lentes mains dans l’or‖ adorable se lassentD’appeler ce captif‖ que les feuilles enlacent,Et je crie aux échos‖ les noms des dieux obscurs !…
Adieu, reflet perdu‖ sur l’onde calme et close,Narcisse… ce nom même‖ est un tendre parfumAu cœur suave. Effeuille‖ aux mânes du défuntSur ce vide tombeau‖ la funérale rose.
Sois, ma lèvre, la rose‖ effeuillant le baiserQui fasse un spectre cher‖ lentement s’apaiser,Car la nuit parle à demi‖-voix, proche et lointaine,Aux calices pleins d’ombre‖ et de sommeils légers.Mais la lune s’amuse‖ aux myrtes allongés.
Je t’adore, sous ces‖ myrtes, ô l’incertaineChair pour la solitude‖ éclose tristementQui se mire dans le‖ miroir au bois dormant.Je me délie en vain‖ de ta présence douce,L’heure menteuse est molle‖ aux membres sur la mousseEt d’un sombre délice‖ enfle le vent profond.
Adieu, Narcisse… Meurs !‖ Voici le crépuscule.Au soupir de mon cœur‖ mon apparence ondule,La flûte, par l’azur‖ enseveli moduleDes regrets de troupeaux‖ sonores qui s’en vont.Mais sur le froid mortel‖ où l’étoile s’allume,Avant qu’un lent tombeau‖ ne se forme de brume,Tiens ce baiser qui brise‖ un calme d’eau fatal !L’espoir seul peut suffire‖ à rompre ce cristal.La ride me ravisse‖ au souffle qui m’exileEt que mon souffle anime‖ une flûte gracileDont le joueur léger‖ me serait indulgent !…
Évanouissez-vous,‖ divinité troublée !Et, toi, verse à la lune,‖ humble flûte isolée,Une diversité‖ de nos larmes d’argent.
Versification
- Forme
- Strophes variées
- Rimes
- 12[aa] 1[aabab] 2[abab] 4[abba] 1[abbba]
- Mètre
- Alexandrins· profil 6−6
- Mots à la rime
- a beauté / nudité masculine, classiqueb fontaines / vaines féminine, classiquea l’espoir / soir / miroir masculine, classiqueb sainte / éteinte féminine, classiquea jeté / beauté masculine, classiqueb magicienne / ancienne féminine, classiquea pur / azur masculine, classiqueb environnée / couronnée féminine, classiquea éternels / fraternels masculine, classiqueb existe / triste féminine, classiquec fiancé / glacé masculine, classiquea rosée / opposée féminine, classiqueb purs / obscurs masculine, classiquec lassent / enlacent féminine, classiquea close / rose féminine, classiqueb parfum / défunt masculine, classiquea baiser / s’apaiser masculine, non classiqueb lointaine / l’incertaine féminine, classiquec légers / allongés masculine, classiqueb tristement / dormant masculine, classiquec douce / mousse féminine, classiqued profond / vont masculine, classiquea crépuscule / ondule / module féminine, classiquec s’allume / brume féminine, classiqued fatal / cristal masculine, classiquee m’exile / gracile féminine, classiquef indulgent / d’argent masculine, classiquea troublée / isolée féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.9· écart moyen à la rime classique 0.2
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
58 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres de Paul Valery, Paris, Éditions de la N.R.F., 1933· numérisation poesies.net· Sources