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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Charmes, 1922

Au platane

Paul Valéry· 18 quatrains, hexasyllabes et alexandrins, 72 vers

à André Fontainas.

Tu penches, grand Platane,‖ et te proposes nu,Blanc comme un jeune Scythe,Mais ta candeur est prise,‖ et ton pied retenuPar la force du site.

Ombre retentissante‖ en qui le même azurQui t’emporte, s’apaise,La noire mère astreint‖ ce pied natal et purÀ qui la fange pèse.

De ton front voyageur‖ les vents ne veulent pas ;La terre tendre et sombre,Ô Platane, jamais‖ ne laissera d’un pasS’émerveiller ton ombre !

Ce front n’aura d´accès‖ qu´aux degrés lumineuxOù la sève l’exalte ;Tu peux grandir, candeur,‖ mais non rompre les nœudsDe l’éternelle halte !

Pressens autour de toi‖ d´autres vivants liésPar l’hydre vénérable ;Tes pareils sont nombreux,‖ des pins aux peupliers,De l’yeuse à l’érable,

Qui, par les morts saisis,‖ les pieds échevelésDans la confuse cendre,Sentent les fuir les fleurs,‖ et leurs spermes ailés,Le cours léger descendre.

Le tremble pur, le charme,‖ et ce hêtre formé,De quatre jeunes femmes,Ne cessent point de battre‖ un ciel toujours fermé,Vêtus en vain de rames.

Ils vivent séparés,‖ ils pleurent confondusDans une seule absence,Et leurs membres d´argent‖ sont vainement fendusÀ leur douce naissance.

Quand l’âme lentement‖ qu’ils expirent le soirVers l’Aphrodite monte,La vierge doit dans l’ombre,‖ en silence, s’asseoir,Toute chaude de honte.

Elle se sent surprendre,‖ et pâle, appartenirÀ ce tendre présageQu’une présente chair‖ tourne vers l’avenirPar un jeune visage…

Mais toi, de bras plus purs‖ que les bras animaux,Toi qui dans l’or les plonges,Toi qui formes au jour‖ le fantôme des mauxQue le sommeil fait songes,

Haute profusion‖ de feuilles, trouble fierQuand l’âpre tramontaneSonne, au comble de l’or,‖ l’azur du jeune hiverSur tes harpes, Platane,

Ose gémir !… Il faut,‖ ô souple chair du bois,Te tordre, te détordre,Te plaindre sans te rompre,‖ et rendre aux vents la voixQu’ils cherchent en désordre !

Flagelle-toi !… Parais‖ l’impatient martyrQui soi-même s’écorche,Et dispute à la flamme‖ impuissante à partirSes retours vers la torche !

Afin que l’hymne monte‖ aux oiseaux qui naîtront,Et que le pur de l’âmeFasse frémir d’espoir‖ les feuillages d’un troncQui rêve de la flamme,

Je t’ai choisi, puissant‖ personnage d’un parc,Ivre de ton tangage,Puisque le ciel t’exerce,‖ et te presse, ô grand arc,De lui rendre un langage !

Ô qu’amoureusement‖ des Dryades rival,Le seul poète puisseFlatter ton corps poli‖ comme il fait du ChevalL’ambitieuse cuisse !…

— Non, dit l’arbre. Il dit : Non !‖ par l’étincellementDe sa tête superbe,Que la tempête traite‖ universellementComme elle fait une herbe !

Versification

Forme
18 quatrains (quatrains)
Rimes
18(abab)
Mètre
Hexasyllabes et alexandrins (36 de 6, 36 de 12)· profil 6, 6+6
Strophes
18 quatrains
Mots à la rime
a nu / retenu masculine, classiqueb Scythe / site féminine, classiquea azur / pur masculine, classiqueb s’apaise / pèse féminine, classiquea pas masculine, classiqueb sombre / ombre féminine, classiquea lumineux / nœuds masculine, classiqueb l’exalte / halte féminine, classiquea liés / peupliers masculine, classiqueb vénérable / l’érable féminine, classiquea échevelés / ailés masculine, classiqueb cendre / descendre féminine, classiquea formé / fermé masculine, classiqueb femmes / rames féminine, classiquea confondus / fendus masculine, classiqueb absence / naissance féminine, classiquea soir / s’asseoir masculine, classiqueb monte / honte féminine, classiquea appartenir / l’avenir masculine, classiqueb présage / visage féminine, classiquea animaux / maux masculine, classiqueb plonges / songes féminine, classiquea fier / hiver masculine, classiqueb tramontane / Platane féminine, classiquea bois / voix masculine, classiqueb détordre / désordre féminine, classiquea martyr / partir masculine, classiqueb s’écorche / torche féminine, classiquea naîtront / tronc masculine, classiqueb l’âme / flamme féminine, classiquea parc / arc masculine, classiqueb tangage / langage féminine, classiquea rival / Cheval masculine, classiqueb puisse / cuisse féminine, classiquea l’étincellement / universellement masculine, classiqueb superbe / herbe féminine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 2.0· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

72 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Charmes, Paris, Éditions de la Nouvelle Revue Française, 1922· numérisation poesies.net· Sources