Charmes, 1922
Aurore
à Paul Poujaud.
La confusion moroseQui me servait de sommeil,Se dissipe dès la roseApparence du soleil.Dans mon âme je m’avance,Tout ailé de confiance :C’est la première oraison !À peine sorti des sables,Je fais des pas admirablesDans les pas de ma raison.
Salut ! encore endormiesÀ vos sourires jumeaux,Similitudes amiesQui brillez parmi les mots !Au vacarme des abeillesJe vous aurai par corbeilles,Et sur l’échelon tremblantDe mon échelle dorée,Ma prudence évaporéeDéjà pose son pied blanc.
Quelle aurore sur ces croupesQui commencent de frémir !Déjà s’étirent par groupesTelles qui semblaient dormir :L’une brille, l’autre bâille ;Et sur un peigne d’écailleÉgarant ses vagues doigts,Du songe encore prochaine,La paresseuse l’enchaîneAux prémisses de sa voix.
Quoi ! c’est vous, mal déridées !Que fîtes-vous, cette nuit,Maîtresses de l’âme, Idées,Courtisanes par ennui ?— Toujours sages, disent-elles,Nos présences immortellesJamais n’ont trahi ton toit !Nous étions non éloignées,Mais secrètes araignéesDans les ténèbres de toi !
Ne seras-tu pas de joieIvre ! à voir de l’ombre issusCent mille soleils de soieSur tes énigmes tissus ?Regarde ce que nous fîmes :Nous avons sur tes abîmesTendu nos fils primitifs,Et pris la nature nueDans une trame ténueDe tremblants préparatifs…
Leur toile spirituelle,Je la brise, et vais cherchantDans ma forêt sensuelleLes oracles de mon chant.Être ! Universelle oreille !Toute l’âme s’appareilleÀ l'extrême du désir…Elle s’écoute qui trembleEt parfois ma lèvre sembleSon frémissement saisir.
Voici mes vignes ombreuses,Les berceaux de mes hasards !Les images sont nombreusesÀ l’égal de mes regards…Toute feuille me présenteUne source complaisanteOù je bois ce frêle bruit…Tout m’est pulpe, tout amande,Tout calice me demandeQue j’attende pour son fruit.
Je ne crains pas les épines !L’éveil est bon, même dur !Ces idéales rapinesNe veulent pas qu’on soit sûr :Il n’est pour ravir un mondeDe blessure si profondeQui ne soit au ravisseurUne féconde blessure,Et son propre sang l’assureD’être le vrai possesseur.
J’approche la transparenceDe l’invisible bassinOù nage mon EspéranceQue l’eau porte par le sein.Son col coupe le temps vagueEt soulève cette vagueQue fait un col sans pareil…Elle sent sous l’onde unieLa profondeur infinie,Et frémit depuis l’orteil.
Versification
- Forme
- 9 dizains (dizains)
- Rimes
- 9(ababccdeed)
- Mètre
- Heptasyllabes
- Strophes
- 9 dizains
- Mots à la rime
- a morose / rose féminine, classiqueb sommeil / soleil masculine, classiquec m’avance / confiance féminine, classiqued oraison / raison masculine, classiquee sables / admirables féminine, classiquea endormies / amies féminine, classiqueb jumeaux / mots masculine, classiquec abeilles / corbeilles féminine, classiqued tremblant / blanc masculine, classiquee dorée / évaporée féminine, classiquea croupes / groupes féminine, classiqueb frémir / dormir masculine, classiquec bâille / d’écaille féminine, classiqued doigts / voix masculine, classiquee prochaine / l’enchaîne féminine, classiquea déridées / Idées féminine, classiqueb nuit / ennui masculine, non classiquec disent-elles / immortelles féminine, classiqued toit / toi masculine, non classiquee éloignées / araignées féminine, classiquea joie / soie féminine, classiqueb issus / tissus masculine, classiquec fîmes / abîmes féminine, classiqued primitifs / préparatifs masculine, classiquee nue / ténue féminine, classiquea spirituelle / sensuelle féminine, classiqueb cherchant / chant masculine, classiquec oreille / s’appareille féminine, classiqued désir / saisir masculine, classiquee tremble / semble féminine, classiquea ombreuses / nombreuses féminine, classiqueb hasards / regards masculine, classiquec présente / complaisante féminine, classiqued bruit / fruit masculine, classiquee amande / demande féminine, classiquea épines / rapines féminine, classiqueb dur / sûr masculine, classiquec monde / profonde féminine, classiqued ravisseur / possesseur masculine, classiquee blessure / l’assure féminine, classiquea transparence / Espérance féminine, classiqueb bassin / sein masculine, classiquec vague féminine, classiqued pareil / l’orteil masculine, classiquee unie / infinie féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 2.0· écart moyen à la rime classique 0.2
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
90 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Charmes, Paris, Éditions de la Nouvelle Revue Française, 1922· numérisation poesies.net· Sources