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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Les flamandes, 1883

La vache

Émile Verhaeren· 14 quatrains, alexandrins, 56 vers

Dès cinq heures, sitôt‖ que l'aurore fit tacheSur l'enténèbrement‖ nocturne, piqué d'or,Un gars traça des croix‖ sur le front de la vache.Et, le licol tendu,‖ la mena vers la mort.

Partout dans les clochers‖ sonnaient les réveillées ;Les champs riaient, malgré‖ les brouillards étendusSur la campagne, ainsi‖ que des laines mouillées,Et les froids, qui la nuit‖ étaient redescendus.

Des groupes d'ouvriers‖ à leurs tâches revêches.Allaient, bâillant encor,‖ muets, presque dolents,Sur leur énorme dos‖ luisait l'acier des bêches,Plaquant le jour brumeux‖ et gris de miroirs blancs.

On entendait gronder‖ des fracas de roulagesSur les pavés, des bruits‖ de vieux chariots pleins ;Au loin se balançaient‖ des charges de fourragesEntre les coins de blés‖ et les recoins de lins.

Les poternes s'ouvraient‖ partout, au long des routes,Avec des grincements‖ de clefs et de verroux.Et les bêtes de clos‖ à clos s'appelaient toutes,Et la vache passait‖ très lente et beuglait doux.

A droite — on voit blondir‖ l'immensité de plaines :Des carrés roux, faisant‖ des angles dans les verts,Des villages par tas,‖ des hameaux par vingtaines,Avec de grands zigzags‖ de routes à travers.

A gauche — les vergers‖ rajeunis, qu'effiloqueLe vent de Juin, soufflant‖ sur les massifs fleuris,Toute l'explosion‖ de l'estivale époque,Blanche sous un azur‖ jeune, brouillé de gris.

Enfin par un dernier‖ détour de sente verte,On parvient au village‖ assis sur un plateau :La boucherie est là,‖ tout en haut, large ouverte,Dans un encadrement‖ plaqué de champs et d'eau.

La vache brusquement‖ s'arrête au seuil du porche.Tout est rouge autour d'elle‖ et fumant, sur le solUn taureau tacheté‖ de rousseurs, qu'on écorcheEt dont coule le sang‖ par un trou fait au col.

Des moutons appendus‖ au mur, tètes fendues,Des porcs, gisant sur la‖ paille, moignons en l'air,Un veau noir sur un tas‖ d'entrailles répanduesAvec le coutelas‖ profond fouillant la chair.

Et plus loin, au-delà‖ de ces visions rouges,Ce sont des coins verdis‖ de blés quelle entrevoit,Où des bœufs laboureurs,‖ que bàtonnent des gouges.Entaillent le terreau‖ gluant d'un sillon droit.

Et voici que se fait‖ la lumière complète,Le creusement profond‖ des lointains horizons,Le grand jour triomphal‖ et doré, qui projetteSes flammes d'incendie‖ au ras des floraisons,

Qui baigne les champs gras‖ d'une sueur fumante,Les pénètre, à plein feu,‖ de ses rayons mordants,Les brûle de baisers‖ d'amour, comme une amante,Et leur gonfle le sein‖ de germes fécondants.

La vache voit bleuir‖ le grand ciel qui surplombeL'embrasement du sol‖ où luit l'Escaut vermeil,Lorsqu'un coup de maillet‖ l'étourdit ; — elle tombe,Mais son dernier regard‖ s'est empli de soleil.

Versification

Forme
14 quatrains (quatrains)
Rimes
14(abab)
Mètre
Alexandrins· profil 6−6
Strophes
14 quatrains
Mots à la rime
a tache / vache féminine, classiqueb d'or / mort masculine, non classiquea réveillées / mouillées féminine, classiqueb étendus / redescendus masculine, classiquea revêches / bêches féminine, classiqueb dolents / blancs masculine, classiquea roulages / fourrages féminine, classiqueb pleins / lins masculine, classiquea routes / toutes féminine, classiqueb verroux / doux masculine, classiquea plaines / vingtaines féminine, classiqueb verts / travers masculine, classiquea qu'effiloque / époque féminine, classiqueb fleuris / gris masculine, classiquea verte / ouverte féminine, classiqueb plateau / d'eau masculine, classiquea porche / écorche féminine, classiqueb sol / col masculine, classiquea fendues / répandues féminine, classiqueb l'air / chair masculine, classiquea rouges / gouges féminine, classiqueb entrevoit / droit masculine, classiquea complète / projette féminine, classiqueb horizons / floraisons masculine, classiquea fumante / amante féminine, classiqueb mordants / fécondants masculine, classiquea surplombe / tombe féminine, classiqueb vermeil / soleil masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 0.9· écart moyen à la rime classique 0.2

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

56 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poèmes, Paris, Société du Mercure de France, 1895· numérisation poesies.net· Sources