Les flamandes, 1883
Les paysans
Ces hommes de labour,‖ que Greuze affadissaitDans les molles couleurs‖ de paysanneries,Si proprets dans leur mise‖ et si roses, que c'estMotif gai de les voir,‖ parmi les sucreriesD'un salon Louis-Quinze‖ animer des pastels,Les voici noirs, grossiers,‖ bestiaux — ils sont tels.
Entre eux, ils sont parqués‖ par villages ; en somme,Les gens des bourgs voisins‖ sont, déjà l'étranger,L'instrus qu'on doit haïr,‖ l'ennemi fatal, l'hommeQu'il faut tromper, qu'il faut‖ leurrer, qu'il faut gruger.
La patrie ? Allons donc !‖ Qui d'entre eux croit en elle ?Elle leur prend des gars‖ pour les armer soldats,Elle ne leur est point‖ la terre maternelle,La terre fécondée‖ au travail de leurs bras.La patrie ! on l'ignore‖ au fond de leur campagne.Ce qu'ils voient vaguement‖ dans un coin de cerveau,C'est le roi, l'homme en or,‖ fait comme Charlemagne,Assis dans le velours‖ frangé de son manteau ;C'est tout un apparat‖ de glaives, de couronnes,Écussonnant les murs‖ de palais lambrissés,Que gardent des soldats‖ avec sabre à dragonnes.Ils ne savent que ça‖ du pouvoir. — C'est assez.Au reste, leur esprit,‖ balourd en toute chose,Marcherait en sabots‖ à travers droit, devoir.Justice et liberté —‖ l'instinct les ankylose ;Un almanach crasseux,‖ voilà tout leur savoir ;Et s'ils ont entendu‖ rugir, au loin, les villes,Les révolutions‖ les ont tant effrayés,Que, dans la lutte humaine,‖ ils restent les serviles,De peur, s'ils se cabraient,‖ d'être un jour les broyés.
I
A droite, au long de noirs‖ chemins, creusés d'ornières,Avec des tufs derrière‖ et des fumiers devant,S'étendent, le toit bas,‖ le mur nu, des chaumières,Sous des lames de pluie‖ et des soufflets de vent.Ce sont leurs fermes. Là,‖ c'est leur clocher d'église,Taché de suintements‖ vert-de-grisés au nord,Et plus loin, où le sol‖ fumé se fertilise,Grâce à l'acharnement‖ des herses qui le mord,Sont leurs labours. La vie‖ est close tout entièreEntre ces trois témoins‖ de leur rusticité,Qui les ploient au servage‖ et tiennent en lisièreL'effort de leur labeur‖ et de leur âpreté.Ils sont là, travaillant‖ de leurs mains obstinéesLes terreaux noirs, l'humus‖ tout imprégné d'hiver,Pourri de détritus‖ et creux de taupinées ;Ils bêchent, front en eau,‖ du pied plantant le fer,Le corps en deux, sur les‖ sillons qu'ils ensemencent,Sous les gréions de Mars‖ qui flagellent leur dos.L'été, quand les moissons‖ de seigle se balancentAvec des éclats d'or,‖ tombant des cieux à flots,Les voici, dans le feu‖ des jours longs et torrides,Peinant encor, la faux‖ rasant les seigles mûrs,La sueur découlant‖ de leurs fronts tout en ridesEt transperçant leur peau‖ des bras jusqu'aux fémurs :Midi darde ses rais‖ de braise sur leurs têtes :Si crue est la chaleur,‖ qu'en des champs de méteilSe cassent les épis‖ trop secs et que les bêtes,Le cou criblé de taons,‖ ahannent au soleil.Vienne Novembre avec‖ ses lentes agonies,Et ses râles roulés‖ à travers les bois sourds,Ses sanglots hululants,‖ ses plaintes infinies,Ses glas de mort — et les‖ voici suant toujours,Préparant à nouveau‖ les récoltes futures,Sous un ciel débordant‖ de nuages grossis,Sous la bise, cinglant‖ à ras les emblavures,Et trouant les forêts‖ d'énormes abatis,De sorte que leurs corps‖ tombent vite en ruine,Que jeunes, s'ils sont beaux,‖ plantureux et massifs,L'hiver qui les froidit,‖ l'été qui les calcine,Font leurs membres affreux‖ et leurs torses poussifs ;Que vieux, portant le poids‖ renversant des années,Le dos cassé, les bras‖ perclus, les yeux pourris,Avec l'horreur sur leurs‖ faces hérissonnées,Ils roulent sous le vent‖ qui s'acharne aux débris ;Et qu'au temps où la mort‖ ouvre vers eux ses portes,Leur cercueil, descendant‖ au fond des terrains mous,Ne semble contenir‖ que choses deux fois mortes.
II
Les soirs de vents en rage‖ et de ciel en remous,Les soirs de bise aux champs‖ et de neige essaimée,Les vieux fermiers sont là,‖ méditant, calculant,Près des lampes, d'où monte‖ un filet de fumée.La cuisine présente‖ un aspect désolant :On soupe dans un coin,‖ toute une ribambelleD'enfants sales gloutonne‖ aux restes d'un repas ;Des chats osseux, râclés,‖ lèchent des fonds d'écuelle ;Des coqs tintent du bec‖ contre l'étain des plats ;L'humidité s'attache‖ aux murs lépreux ; dans l'âtre,Quatre pauvres tisons‖ se tordent de maigreur,Avec des jets mourants‖ d'une clarté rougeâtre ;Et les vieux ont au front‖ des pensers pleins d'aigreur.« Bien qu'en toute saison‖ tous travaillassent ferme,Que chacun de son mieux‖ donnât tout son appoint,Voilà cent ans, de père‖ en fils, que va la ferme,Et que bon an, mal an,‖ on reste au même point ;Toujours même train-train‖ voisinant la misère. »Et c'est ce qui les ronge‖ et les mord lentement.Aussi la haine, ils l'ont‖ en eux comme un ulcère,La haine patiente‖ et sournoise, qui ment.Leur bonhomie et leurs‖ rires couvent la rage ;La méchanceté luit‖ dans leurs regards glacés ;Ils puent les fiels et les‖ rancœurs que, d'âge en âge,Les souffrances en leurs‖ âmes ont amassés.Ils sont âpres au gain‖ minime ; ils sont sordides ;Ne pouvant conquérir‖ leur part, grâce au travail,La lésine rend leurs‖ cœurs durs, leurs cœurs fétides ;Et leur esprit est noir,‖ mesquin, pris au détail,Stupide et terrassé‖ devant les grandes choses :C'est à croire qu'ils n'ont‖ jamais vers le soleilLevé leurs yeux, ni vu‖ les couchants grandiosesS'étaler dans le soir‖ ainsi qu'un lac vermeil.
III
Aux kermesses pourtant‖ les paysans font fête,Même les plus crasseux,‖ les plus ladres. Leurs garsY vont chercher femelle‖ et s'y chauffer la tête.Un fort repas, graissé‖ de sauces et de lards,Sale à point les gosiers‖ et les enflamme à boire.On roule aux cabarets,‖ goussets ronds, cœurs en feu,On y bataille, on y‖ casse gueule et mâchoireAux gens du bourg voisin,‖ qui voudraient, Nom de Dieu !Lécher trop goulûment‖ les filles du villageEt gloutonner un plat‖ de chair, qui n'est pas leur.
Tout l'argent mis à part‖ y passe — en gaspillage,En danse, en brocs offerts‖ de sableur à sableur,En bouteilles, gisant‖ à terre en tas difformes.Les plus fiers de leur force‖ ont des gestes de roiA rafler d'un seul trait‖ des pots de bière énormes,Et leurs masques, plaqués‖ de feu, dardant l'effroi,Avec leurs yeux sanglants‖ et leur bouche gluante,Allument des soleils‖ dans le grouillement noir.L'orgie avance et flambe.‖ Une urine puanteMousse en écume blanche‖ aux fentes du trottoir.Des soulards assommés‖ tombent comme des bêtes ;D'autres vaguent, serrant‖ leurs pas, pour s'affermir ;D'autres gueulent tout seuls‖ quelques refrains de fêtesCoupés de hoquets gras‖ et d'arrêts pour vomir.Des bandes de braillards‖ font des rondes au centreDu bourg ; et les gars aux‖ gouges faisant appel,Les serrent à pleins bras,‖ les cognent ventre à ventre,Les lâchant, les cherchant,‖ dans un assaut charnel,Et les tombent, jupons‖ levés, jambes ruantes.Dans les bouges — où la‖ fumée en brouillards grisRampe et roule au plafond,‖ où les sueurs gluantesDes corps chauffés et les‖ senteurs des corps flétrisÉtament de vapeur‖ les carreaux et les pintes —A voir des bataillons‖ de couples se ruerToujours en plus grand nombre‖ autour des tables peintes,Il semble que les murs‖ sous le heurt vont craquer.La soûlerie est là‖ plus furieuse encore,Qui trépigne et vacarme‖ et tempête, à traversDes cris de flûte aiguë‖ et de piston sonore.Rustres en sarreaux bleus,‖ vieilles en bonnets clairs,Gamins hâves, fumant‖ des pipes ramassées,Tout ça saute, cognant‖ des bras, grognant du groin,Tapant des pieds. Parfois‖ les soudaines pousséesDe nouveaux arrivants‖ écrasent dans un coinLe quadrille fougueux‖ qui semble une bataille.Et c'est alors à qui‖ gueulera le plus haut,A qui repoussera‖ le flot vers la muraille,Dût-il trouer son homme‖ à longs coups de couteau.Mais l'orchestre aussitôt‖ redouble ses crieriesEt, couvrant de son bruit‖ les querelles des gars,Les mêle tous en des‖ fureurs de sauteries.On se calme, on rigole,‖ on trinque entre pochards,Les femmes à leur tour‖ se chauffent et se soûlent.L'acide du désir‖ charnel brûlant leur sang.Et dans ces flots de corps‖ sautants, de dos qui boulent.L'instinct lâché devient‖ à tel point rugissantQu'à voir garces et gars‖ se débattre et se tordre,Avec des heurts de corps,‖ des cris, des coups de poings,Des bonds à s'écraser,‖ des rages à se mordre,A les voir se rouler‖ ivres-morts dans les coins.Se vautrant sur le sol,‖ se heurtant aux bossages.Suant, l'écume blanche‖ aux lèvres, les deux mains.Les dix doigts, saccageant‖ et vidant les corsages,On dirait — tant ces gars‖ fougueux donnent des reins.Tant sautent de fureur‖ les croupes de leurs gouges —Des ardeurs s'allumant‖ au feu noir des viols.
Avant que le soleil‖ n'arde de flammes rouges,Et que les brouillards blancs‖ ne tombent à pleins vols,Dans les bouges, on met‖ un terme aux soûleries.La kermesse s'épuise‖ en des accablements,La foule s'en retourne,‖ et vers les métairiesOn la voit disparaître‖ avec des hurlements.Les vieux fermiers aussi,‖ les bras tombants, les trognesDégoûtantes de bière‖ et de gros vin sablés,Gagnent, avec le pas‖ zigzaguant des ivrognes,Leur ferme assise au loin‖ dans une mer de blés.Mais au creux des fossés‖ que les mousses veloutent,Parmi les plants herbus‖ d'un enclos maraîcher,Au détour des sentiers‖ gazonnés, ils écoutentRugir encor l'amour‖ en des festins de chair.Les buissons semblent être‖ habités par des fauves.Des accouplements noirs‖ bondissent par dessusLes lins montants, l'avoine‖ en fleur, les trèfles mauves,Des cris de passion‖ montent ; on n'entend plusQue des spasmes râlants‖ auxquels les chiens répondent.
Les vieux songent aux ans‖ de jeunesse et d'ardeurs.Chez eux, mêmes appels‖ d'amour qui se confondent.Dans l'étable où se sont‖ glissés les maraudeurs,Où la vachère couche‖ au milieu des fourrages,Dans l'auge, dont les gars‖ font choix pour le déduit,Mêmes enlacements,‖ mêmes cris, mêmes rages,Mêmes fureurs d'aimer‖ rugissant dans la nuit.Et dès qu'il est levé,‖ le soleil, dès qu'il crèveDe ses boulets de feu‖ le mur des horizons,Voici qu'un étalon,‖ réveillé dans son rêve,Hennit et que les porcs‖ ébranlent leurs cloisonsComme allumés par la‖ débauche environnante ;Crête pourpre, des coqs‖ se haussent sur le foinEt sonnent le matin‖ de leur voix claironnante ;Des poulains attachés‖ se cabrent dans un coin ;Des chiens bergers, les yeux‖ flambant, guettent leurs lices ;Et les naseaux souillants,‖ les pieds fouillant le sol,Des taureaux monstrueux‖ ascendent les génisses.
Alors vautrés aussi‖ dans leur rut d'alcool,Le sang battant leur cœur‖ et leurs tempes blêmies,Le gosier desséché‖ de spasmes étouffants,Et cherchant à tâtons‖ leurs femmes endormies,Eux, les fermiers, les vieux,‖ font encor des enfants.
Versification
- Forme
- Strophes variées
- Rimes
- 54[abab] 1[aa]
- Mètre
- Alexandrins· profil 6−6
- Mots à la rime
- a affadissait / c'est masculine, classiqueb paysanneries / sucreries féminine, classiquec pastels / tels masculine, classiquea somme / l'homme féminine, classiqueb l'étranger / gruger masculine, classiquea elle / maternelle féminine, classiqueb soldats / bras masculine, classiquec campagne / Charlemagne féminine, classiqued cerveau / manteau masculine, classiquee couronnes / dragonnes féminine, classiquef lambrissés / assez masculine, classiqueg chose / ankylose féminine, classiqueh devoir / savoir masculine, classiquei villes / serviles féminine, classiquej effrayés / broyés masculine, classiquea d'ornières / chaumières féminine, classiqueb devant / vent masculine, classiquec d'église / fertilise féminine, classiqued nord / mord masculine, classiquee entière / lisière féminine, classiquef rusticité / âpreté masculine, classiqueg obstinées / taupinées féminine, classiqueh d'hiver / fer masculine, classiquei ensemencent / balancent féminine, classiquej dos / flots masculine, classiquek torrides / rides féminine, classiquel mûrs / fémurs masculine, classiquem têtes / bêtes féminine, classiquen méteil / soleil masculine, classiqueo agonies / infinies féminine, classiquep sourds / toujours masculine, classiqueq futures / emblavures féminine, classiquer grossis / abatis masculine, classiques ruine / calcine féminine, classiquet massifs / poussifs masculine, classiqueu années / hérissonnées féminine, classiquev pourris / débris masculine, classiquew portes / mortes féminine, classiquex mous / remous masculine, classiqueb essaimée / fumée féminine, classiquec calculant / désolant masculine, classiqued ribambelle / d'écuelle féminine, classiquee repas / plats masculine, classiquef l'âtre / rougeâtre féminine, classiqueg maigreur / d'aigreur masculine, classiqueh ferme féminine, classiquei appoint / point masculine, classiquej misère / ulcère féminine, classiquek lentement / ment masculine, classiquel rage / âge féminine, classiquem glacés / amassés masculine, classiquen sordides / fétides féminine, classiqueo travail / détail masculine, classiquep choses / grandioses féminine, classiqueq soleil / vermeil masculine, classiquea fête / tête féminine, classiqueb gars / lards masculine, classiquec boire / mâchoire féminine, classiqued feu / Dieu masculine, classiquee village / gaspillage féminine, classiquef leur / sableur masculine, classiquec difformes / énormes féminine, classiqued roi / l'effroi masculine, classiquee gluante / puante féminine, classiquef noir / trottoir masculine, classiqueg bêtes / fêtes féminine, classiqueh s'affermir / vomir masculine, classiquei centre / ventre féminine, classiquej appel / charnel masculine, classiquek ruantes / gluantes féminine, classiquel gris / flétris masculine, classiquem pintes / peintes féminine, classiquen ruer / craquer masculine, classiqueo encore / sonore féminine, classiquep travers / clairs masculine, classiqueq ramassées / poussées féminine, classiquer groin / coin masculine, classiques bataille / muraille féminine, classiquet haut / couteau masculine, non classiqueu crieries / sauteries féminine, classiquev gars / pochards masculine, classiquew soûlent / boulent féminine, classiquex sang / rugissant masculine, non classiquey tordre / mordre féminine, classiquez poings / coins masculine, classiquea bossages / corsages féminine, classiqueb mains / reins masculine, classiquec gouges / rouges féminine, classiqued viols / vols masculine, classiquec soûleries / métairies féminine, classiqued accablements / hurlements masculine, classiquee trognes / ivrognes féminine, classiquef sablés / blés masculine, classiqueg veloutent / écoutent féminine, classiqueh maraîcher / chair masculine, classiquei fauves / mauves féminine, équivalentej dessus / plus masculine, classiquek répondent / confondent féminine, classiquea d'ardeurs / maraudeurs masculine, classiquec fourrages / rages féminine, classiqued déduit / nuit masculine, classiquee crève / rêve féminine, classiquef horizons / cloisons masculine, classiqueg environnante / claironnante féminine, classiqueh foin / coin masculine, classiquei lices / génisses féminine, classiquej sol / d'alcool masculine, classiqueb blêmies / endormies féminine, classiquec étouffants / enfants masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.2· écart moyen à la rime classique 0.1
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
218 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poèmes, Paris, Société du Mercure de France, 1895· numérisation poesies.net· Sources