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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Les flamandes, 1883

Les plaines

Émile Verhaeren· strophes variées, alexandrins, 148 vers

Partout, d'herbes en Mai,‖ d'orges en Juillet pleines,De lieue en lieue, au loin,‖ depuis le sable ardentEt les marais sur la‖ Campine s'étendant,Des plaines, jusqu'aux mers‖ du Nord, partout des plaines !Autour du plus petit‖ village, où le clocher,Aigretté d'un coq d'or‖ et reluisant d'ardoises,Grandit, sur des maisons‖ hautes de quatre toises,Auprès du bourg pêcheur‖ et du bourg maraîcher,Toujours, si large et loin‖ que se porte la vue,Là-bas, où des bœufs noirs‖ beuglent dans les terreaux,Où des charges de foin‖ passent par tombereaux,Et plus loin encor, où‖ quelque voile entrevue,Toute rouge, sur fond‖ diaphane et vermeil,Fait deviner les flots,‖ la chanson matinièreDes marins qui s'en vont‖ au large, et la rivièreQue sabrent les rayons‖ lamés d'or du soleil,Partout, soit champ d'avoine,‖ où sont les marjolaines,Coins de seigle, carrés‖ de lins, arpents de prés,Partout, bien au-delà‖ des horizons pourprés,La verte immensité‖ des plaines et des plaines !

I

Sous les premiers ciels bleus‖ du printemps, au soleil.Dans la chaleur dorée‖ à neuf, elles tressaillent,Landes grises encor‖ et lourdes au réveil,Et ne se doutant pas‖ que les sèves travaillent,Tellement le sol tarde‖ à secouer l'hiver.Même, quand les vergers‖ dressent les houppes blanchesDe leurs pommiers, que la‖ feuille, papillon vert,S'est attachée et bat‖ de l'aile au long des branches,Quelques terreaux là-bas‖ boudent compacts et nus.L'eau des fossés déborde‖ et les terres sont sales,L'orée et le sentier‖ boueux, les bois chenus,Bien que Mars ait craché‖ ses poumons en rafales.Pourtant l'on voit déjà‖ des groupes de fermiers,Avec leurs lourds chevaux,‖ lustrés de blancheurs crues,Dans les champs, divisés‖ par cases de damiers,Couper le sol massif,‖ au tranchant des charrues.Déjà l'on sème. Un grand‖ vieillard, qui va rêvant,Semoir autour des reins,‖ jette à pleines poignéesLes graines d'or, qu'abat‖ un brusque coup de vent.Les sillons sont à point ;‖ les bêches alignéesReluisent d'un feu blanc‖ sous les coups du soleil,Et Mai paraît, le mois‖ des fleurs aromatiques,Et servantes et gars,‖ en rustique appareil.Habits usés, bras nus,‖ sabots au bout des piques,Qui de l'aurore au soir‖ fatiguent les labours.Voici : les champs sont pleins,‖ les fermes délaissées,On en remet la garde‖ aux chiens veilleurs des cours,La glèbe, avec des mains‖ calleuses, convulsées,Avec fièvre, avec joie,‖ avec acharnement,La glèbe, pied par pied,‖ coin par coin, est conquise ;Partout la lutte et la‖ sueur, le groupementDes efforts arrachant‖ la récolte promise :Femmes sarclant le lin,‖ hommes tassant l'engrais,Chevaux traînant la herse‖ à travers les cultures,Pendant qu'autour, flattés‖ de soleil de vents frais,Les trèfles verts, les foins‖ en fleur, les emblavures,Les taillis, que l'on voit‖ bondir sous le vent clair,Les jardins, les enclos,‖ les vergers, les fleurettes,Roulent leur bonne odeur‖ excitante dans l'air,Où chante, ailes au vent,‖ un millier d'alouettes.

II

Sous les éclats cuivrés‖ et flambants du soleilLanguit la frondaison‖ des chênes, sur les routesUn sable jaune et fin‖ cuit dans un clair sommeil,Au ras des fossés verts‖ les mousses sèchent toutes.

Une atmosphère ardente‖ encercle la moisson ;D'âcres vapeurs, venant‖ de marais noirs, enfumentTout l'espace enfermé‖ dans le vaste horizon,Où les orges aux feux‖ méridiens s'allument.

Alors par au dessus‖ des champs, un large vent,Un vent du Sud, traînant,‖ voluptueux, oppresse,Avec le va-et-vient‖ de son souffle énervant,La campagne vautrée‖ en sa lourde paresse.

Un tressaillement d'or‖ court au ras des moissons,La terre sent l'assaut‖ du rut monter en elle,Son sol générateur‖ vibrer de longs frissons,Et son ventre gonfler‖ de chaleur éternelle.

De partout sort le flot‖ des germes fécondants,Condensés en nuage‖ épaissi dé poussièresEt qui descend baigner‖ d'amour les blés ardents.On dirait voir fumer‖ de géantes braisières,

Des débris d'incendie‖ encor chauds. Chaque arpent,Chaque tige entr'ouverte‖ est entourée et prise,Des vibrions en font‖ l'assaut, éperdument,Et l'union se fait‖ en des moiteurs de brise.

III

Le polder moite et qui‖ suait sa force crue,Sous les midis, par coins‖ de glaise étincelants,S'étalait tel : en champs‖ luisants de miroirs blancsTaillés à chocs brutaux‖ de pique et de charrue.

La Flandre — au coup de col‖ de ses gros chevaux roux,Bavochant de l'écume‖ au branle de leur têteEt pieds gluants — traînait‖ son vieux travail de bêtePar à travers les blocs‖ de ses lourds terreaux mous.

De la graisse d'humus‖ et de labour, fondue,Coulait dans le vent d'or‖ d'automne — et lentementToute la plaine enflait‖ sous ce débordementDe vie éparse‖ aux quatre coins de l'étendue.

C'étaient, à l'angle clair‖ d'un bois et d'un marais,Des gars casseurs de terre,‖ avec de grandes bêches ;On entendait souffler‖ leur corps d'ahans revêchesEt, d'un rythme visqueux,‖ tomber des tas d'engrais.

Plus loin, les servantes tassaient‖ les sacs, par groupes,En mouchoirs roux,‖ en sabots noirs, en jupons bleus ;Et se baissaient-elles : leurs reins,‖ pliés en deux,Faisaient surgir du sol,‖ monstrueuses, leurs croupes.

Et derrière eux l'Escaut‖ poussait son flux vermeil,Par au delà des prés‖ et des digues masquantes,Et les bateaux cinglaient,‖ toutes voiles claquantesLeur proue et leurs sabords‖ souffletés de soleil.

IV

Voici les nuits, les nuits‖ longues, les jours blafards,Novembre emplit d'hiver,‖ l'immense plaine morne,Où tout est boue et pluie‖ et se fond en brouillards,Où nuit et jour, matin‖ et soir, l'ouragan corne.

Villages et hameaux‖ geignent au vent du Nord ;L'humidité flétrit‖ les murs de plaques vertes,La neige tombe et pèse‖ et lourdement endortLes chaumes noirs groupant‖ entre eux leurs dos inertes.

Les chiens, au seuil des cours‖ de ferme, sont muets ;Les chemins recouverts‖ de flaques et de fanges ;On travaille les lins‖ à nonchalants poignets,Avec la roue à bras‖ qui ronfle dans les granges.

Le fleuve, à clapotis‖ rudes, fouette son bord.Dans les bouleaux, plantés‖ en rangée équivoqueSur les digues, un nid‖ d'oiseau ballotte encor,Un seul — et lentement‖ la bise l'effiloque.

Des bruits lointains et sourds‖ sortent des horizons,Comme des grondements‖ venus du bout des mondes,Ils passent, tristes vents‖ des funèbres saisons,Et sonnent le néant‖ dans leurs notes profondes.

La terre geint et crie‖ à les subir, les boisOnt des plaintes d'enfant,‖ des râles et des rages,A se sentir pliés‖ et domptés sous leur poids,Dans un cassement sec‖ et brutal de branchages.

Ils s'acharnent au ras‖ des champs planes et mous,Cinglant les nudités‖ scrofuleuses des terres,La végétation‖ pourrie — et leur remousAbat sur les chemins‖ les ormes solitaires.

Les sapins isolés‖ sont coupés au jarret,Ou fendus tout du long,‖ en ligne verticale,Les chênes débranchés —‖ il faut une forêtPour résister aux chocs‖ hurleurs de la rafale.

Et dans la plaine vide,‖ on ne rencontre plusQue sur les chemins noirs‖ de poussifs attelages,Que des voleurs, le soir,‖ le matin, des perclus,Se traînant mendier‖ de hameaux en villages,

Que de maigres troupeaux,‖ rentrant par bataillons,Sous les soufflets du vent,‖ avec des voix bêlantes,Que d'énormes corbeaux‖ plânants, aux ailes lentes,Qu'ils agitent dans l'air‖ ainsi que des haillons.

Versification

Forme
Strophes variées
Rimes
12[abba] 25[abab]
Mètre
Alexandrins· profil 6=6
Mots à la rime
a pleines / plaines féminine, classiqueb ardent / s'étendant masculine, classiquec clocher / maraîcher masculine, classiqued d'ardoises / toises féminine, classiquee vue / entrevue féminine, classiquef terreaux / tombereaux masculine, classiqueg vermeil / soleil masculine, classiqueh matinière / rivière féminine, classiquei marjolaines / plaines féminine, classiquej prés / pourprés masculine, classiquea soleil / réveil masculine, classiqueb tressaillent / travaillent féminine, classiquec l'hiver / vert masculine, non classiqued blanches / branches féminine, classiquee nus / chenus masculine, classiquef sales / rafales féminine, classiqueg fermiers / damiers masculine, classiqueh crues / charrues féminine, classiquei rêvant / vent masculine, classiquej poignées / alignées féminine, classiquek soleil / appareil masculine, classiquel aromatiques / piques féminine, classiquem labours / cours masculine, classiquen délaissées / convulsées féminine, classiqueo acharnement / groupement masculine, classiquep conquise / promise féminine, classiqueq l'engrais / frais masculine, classiquer cultures / emblavures féminine, classiques clair / l'air masculine, classiquet fleurettes / d'alouettes féminine, classiquea soleil / sommeil masculine, classiqueb routes / toutes féminine, classiquea moisson / horizon masculine, classiqueb enfument / s'allument féminine, classiquea vent / énervant masculine, classiqueb oppresse / paresse féminine, classiquea moissons / frissons masculine, classiqueb elle / éternelle féminine, classiquea fécondants / ardents masculine, classiqueb poussières / braisières féminine, classiquea arpent / éperdument masculine, classiqueb prise / brise féminine, classiquea crue / charrue féminine, classiqueb étincelants / blancs masculine, classiquea roux / mous masculine, classiqueb tête / bête féminine, classiquea fondue / l'étendue féminine, classiqueb lentement / débordement masculine, classiquea marais / d'engrais masculine, classiqueb bêches / revêches féminine, classiquea groupes / croupes féminine, classiqueb bleus / deux masculine, classiqueb masquantes / claquantes féminine, classiquea blafards / brouillards masculine, classiqueb morne / corne féminine, classiquea Nord / endort masculine, classiqueb vertes / inertes féminine, classiquea muets / poignets masculine, classiqueb fanges / granges féminine, classiquea bord / encor masculine, non classiqueb équivoque / l'effiloque féminine, classiquea horizons / saisons masculine, classiqueb mondes / profondes féminine, classiquea bois / poids masculine, classiqueb rages / branchages féminine, classiquea mous / remous masculine, classiqueb terres / solitaires féminine, classiquea jarret / forêt masculine, classiqueb verticale / rafale féminine, classiquea plus / perclus masculine, classiqueb attelages / villages féminine, classiquea bataillons / haillons masculine, classiqueb bêlantes / lentes féminine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 0.9· écart moyen à la rime classique 0.1

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

148 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poèmes, Paris, Société du Mercure de France, 1895· numérisation poesies.net· Sources