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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Les moines, 1885

Aux moines

Émile Verhaeren· alexandrins, 44 vers

Et maintenant, pieux‖ et monacaux ascètes,Qu’ont revêtus mes vers‖ de longs et blancs tissus,Hommes des jours lointains‖ et morts, hommes vaincusMais néanmoins debout‖ encor, hommes poètes,Qui ne souffrez plus rien‖ de nos douleurs à nous,Rien de notre orgueil roux,‖ rien de notre paix noire,Qui vivez les yeux droits‖ sur votre Christ d’ivoire,Tel que vous devant lui,‖ l’âme en flamme, à genoux,Le front pâli du rêve‖ où mon esprit s’obstine,Je vivrai seul aussi,‖ tout seul, avec mon art,Et le serrant en mains,‖ ainsi qu’un étendard,Je me l’imprimerai‖ si fort sur la poitrine,Qu’au travers de ma chair‖ il marquera mon cœur.Car il ne reste rien‖ que l’art sur cette terrePour tenter un cerveau‖ puissant et solitaireEt le griser de rouge‖ et tonique liqueur.

Quand tout s’ébranle ou meurt,‖ l’Art est là qui se planteNocturnement bâti‖ comme un monument d’or,Et chaque soir, que, dans‖ la paix, le jour s’endort,Sa muraille en miroir‖ grandit étincelanteEt d’un reflet rejette‖ au ciel le firmament.Les poètes, venus‖ trop tard pour être prêtres,Marchent vers les lueurs‖ qui tombent des fenêtresEt reluisent ainsi‖ que des plaques d’aimant.Le dôme ascend si haut‖ que son faîte est occulte,Les colonnes en sont‖ d’argent et le portailSur la mer rayonnante‖ ouvre au loin son vantailEt le plain-chant des flots‖ se mêle aux voix du culte.Le vent qui passe et qui‖ s’en vient de l’infiniEffleure avec des chants‖ mystérieux et frêlesLes tours, les grandes tours,‖ qui se toisent entre ellesComme des géants noirs‖ de force et de granit,Et quiconque franchit‖ le silence des porchesN’aperçoit rien, sinon,‖ au fond, à l’autre bout,Une lyre d’airain‖ qui l’attend là, debout,Immobile, parmi‖ la majesté des torches.Et ce temple toujours‖ pour nous subsisteraEt longtemps et toujours‖ luira dans nos ténèbres,Quand vous, les moines blancs,‖ les ascètes funèbresAurez disparu tous‖ en lugubre apparat,Dans votre froc de lin‖ et votre aube mystique,Au pas religieux‖ d’un long cortège errant,Comme si vous portiez‖ à votre Dieu mourant,Au fond du monde athée,‖ un dernier viatique.

Versification

Mètre
Alexandrins· profil 6−6

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

44 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poèmes, Paris, Société du Mercure de France, 1895· numérisation wikisource.org· Sources