Les moines, 1885
Fêtes monacales
À coups de cloche, à coups‖ de trompe et de bourdon,Au rouge déploiement‖ des bannières claquantes,La crosse droite en main,‖ comme on tient l’espadon,Front nu, torse en hauteur,‖ allures attaquantes,Les chevaux rythmant clair,‖ de leurs sabots d’acier,Quelque tintamarrante‖ entrée au cœur des villes,Les moines féodaux,‖ bardés d’orgueil princier,S’étalent tout en or‖ dans les fêtes civiles ;Le peuple qui les voit‖ surgir dans la cité,Avec des cris de foule‖ en feu les accompagne ;Sur les remparts un arc‖ triomphal est planté,Par où, sous le grand cintre‖ encadrant la campagne,Plus solennel encor‖ semble entrer le soleil.L’encens éploie au loin‖ ses bleuâtres spirales :Vingt grands abbés, la mitre‖ au front, le doigt vermeil,Règnent, monumentaux‖ comme des cathédrales.Le drapeau monacal‖ se reflète à l’écart,Pesant d’orgueil sacré,‖ dans des lambris de marbre.Vingt hérauts, plastronnés‖ de soie et de brocart,Sont fixés, tout debout,‖ chacun au pied d’un arbreDont, feuille à feuille, on a‖ doré le dôme entier.Et le soleil chrétien‖ voit ces luxes rebellesTrôner dans la splendeur‖ d’un vallon forestierEt sous le va-et-vient‖ des papales flabelles.Un repas colossal‖ souffle, fourneaux béants,Éructant vers l’azur‖ sa flamme et sa fumée,Par les gueules de fer‖ des soupiraux géants.Une odeur de mangeaille‖ et de chair alluméeEt de sauces fleurant‖ les gras parfums huileux,Plaque au palais et fait‖ suinter d’aise les bouches.Les sièges, les divans‖ et les coussins moelleuxCerclent la table encor‖ vide, comme des couches.L’air est coupé de longs‖ effluves altérants ;Sur les vélums tendus‖ le vent plisse des moires ;Des corbeilles de fruits‖ bombent leurs tons safransSur des plintes de chêne‖ et sur des bords d’armoires,Et les échansons vifs‖ passent, le bras ornéDe la sveltesse en col‖ de cygne des aiguières.
Dans l’attente et l’odeur‖ du repas atourné,Les abbés, écoutant‖ les vœux et les prièresQue leur fait à genoux‖ l’orgueil de leurs vassaux,S’imprègnent de l’encens‖ des lourdes flatteries.
La fête se prolonge‖ au loin sous des arceauxDe guirlandes d’argent‖ et de piques fleuries.Le long des chemins verts,‖ près des gueules des fours,Des soldats, cuirassés‖ d’acier et de lumières,Campés sur leurs chevaux,‖ au coin des carrefours,Pointent leurs casques bleus‖ sous un vol de bannières ;Le soleil estival‖ mord le fond d’un torrent,Allume les rochers‖ et fait craquer les chênes ;Dans les hameaux, tout un‖ peuple tintamarrantSe prépare, brutal,‖ aux kermesses prochaines,Où son rut roulera‖ comme un fleuve au travers,Et des étalons roux,‖ la prunelle élargie,Le ventre frémissant‖ et les naseaux ouverts,Tendent leurs cous gonflés‖ du côté de l’orgie.Enfin, la table est prête‖ et dresse ses couverts.Les vingt abbés, la croix‖ d’argent sur leurs poitrines,Sous les arbres dorés‖ aux feuillages roussis,Humant les lourds pâtés,‖ les lards et les terrines,Flanqués chacun d’un haut‖ vassal, se sont assis.On sert des paons, la queue‖ épanouie en lyre ;Des porcs, les flancs mordus‖ de tridents ciselés ;Des cuissots roux dont les‖ odeurs d’ambre et de myrrheFument d’entre les dents‖ de grands bols crénelés ;Aussi le grand gibier‖ des cuisines royales :Les sangliers, dont la‖ hure, dans le festin,Haineusement grimace‖ et courbe ses crocs pâles,Les aloyaux et les‖ rognons de bouquetin,Les filets raffinés,‖ les volailles farcies,Les daims sanglants, tués‖ la nuit, aux alentours,Les faisans adornés‖ de grappes cramoisiesEt la chair des chevreuils‖ avec des langues d’ours.
À gauche, au coin d’un lourd‖ massif, entouré d’ormes,Sur les tréteaux vêtus‖ de velours damassés,On mime, avec des cris‖ et des clameurs énormes,Jérusalem conquise‖ et l’assaut des Croisés,Le glaive au vent, sur la‖ douve monumentale,D’abord s’avance au pas‖ le héros Godefroi,Levant sur l’Orient‖ la croix occidentale,Le duc de Normandie‖ en vêtements d’orfroi,Pierre l’Ermite, assis‖ sur sa mule âpre et raide,Bohemond, Adhemar,‖ Hugues de Vermandois,Robert de Flandre, et là,‖ fier entre tous, Tancrède.La gloire est magnifique‖ à ces faiseurs d’exploits.On lutte à corps serré,‖ pied à pied, et les casques,Les heaumes, les armets,‖ sonnent clair sous les coups,Les glaives vont tournant‖ en sanglantes bourrasques,On s’agrippe : Chrétien‖ dessus, Maure dessous,Roulent noueusement‖ dans le flux des mêlées,Des cimeterres bleus‖ luisent, éclairs de deuil,Heurtant d’un choc d’acier‖ les masses dentelées,Et les pennons tenus‖ debout comme un orgueil.Les cœurs sont furieux,‖ les têtes allumées.On entend le grand cri :‖ Notre-Dame et Noël !Et cet emmêlement‖ des deux larges arméesFait croire un long instant‖ que le heurt est réel.
Les Turcs creusent les rangs‖ de sanglantes ornières ;Les Chrétiens vers le ciel,‖ d’un regard plus fervent,S’exaltent ; on ne sait‖ laquelle des bannièresTriomphale et levée‖ ira claquante au vent,Quel symbole mourra‖ de mort rouge, quel mondeTiendra sous sa lourdeur‖ l’autre monde écraséQuand par-dessus les flots‖ de la tuerie immonde,Vêtu d’un long manteau‖ d’argent fleurdelysé,Surgit, debout, l’archange,‖ avec sa cour de gloires,Avec ses cheveux fiers,‖ avec son pied dompteur,Avec ses doigts dorés,‖ d’où tombent les victoires.Et l’Asie est conquise‖ au Christ inspirateur.
À droite, un lent cortège‖ altier de filles belles,Vierges superbement,‖ les cheveux en camailSur l’épaule, le corps‖ orné de brocatelles,La ceinture bouclée‖ avec fermoirs d’émail,Lentes, et sur un pas‖ de rythme ancien, procède.Elles ne font qu’aller,‖ que venir, que passer.L’horizontal soleil,‖ tout en splendeur, obsèdeDe ses glissants rayons‖ leur front, et vient baiserLes bijoux solennels‖ qui pavoisent leurs tempesEt leur col frais et nu‖ jusqu’au vallon des seins.Les premières s’en vont‖ en rang, levant les hampesDe l’oriflamme et des‖ drapeaux diocésains,Le front caché suivant‖ le vol des broderies,Les doigts cerclés d’argent‖ et les poignets d’airain.D’autres viennent, tenant‖ de sveltes armoiries,Des tortils monacaux‖ et blancs, où le burinTailla sur fond d’azur‖ des mitres crénelées ;D’autres, devant leurs pas‖ égaux sèment des fleurs ;D’autres, les pieds battus‖ de traînes déferlées,Les yeux auréolés‖ de prière et de pleurs,Passent, symbolisant‖ les lentes litanies,Avec des cartels d’or‖ et des emblèmes bleus.Et tel, ce défilé,‖ coulant ses symphoniesEt sa mobilité‖ de couleurs et de feux,Parmi le déploiement‖ des ruts et des ripailles,Attire l’œil des grands‖ moines enluminésQui, par-dessus les plats‖ des lourdes victuailles,Penchent leur face énorme‖ et leurs sens tisonnés.
Aux coupes, aux hanaps,‖ les échansons encoreVersent les vins de France‖ et les cidres normands.Il flambe des parfums‖ aux éclairs de phosphoreDans les ventres ouverts‖ des cratères fumants.Les vents passent, tordant‖ leurs feux en chevelures,Et s’imprègnent d’encens‖ et l’épandent au loinEt le roulent parmi‖ les flux des moissons mûresEt la marée en fleur‖ de l’avoine et du foin,Tandis qu’arrive, rouge,‖ à travers champs, la houleDes vacarmes touffus‖ et des débordementsEt des grosses clameurs‖ et des ruts de la foule.On devine, là-bas,‖ dans les hameaux fumantsDe liesse à pleins instincts‖ et de joie à pleins ventres,Serves et serfs, patauds‖ et pataudes, tous soûls,Les gars, luttant entre eux‖ comme les loups des antres,Et les femmes hurlant‖ autour, les regards fous.
Enfin, le long repas‖ finit, et les lumières,Dans les massifs géants,‖ larment l’obscurité,L’ombre descend des monts‖ aux heures coutumières,Le ciel s’étend immense‖ ainsi qu’un drap lactéSur les étangs rêveurs‖ et les plaines songeuses.
Mais bien qu’il fasse soir,‖ les bruits croissent toujoursEt montent plus grouillants‖ des plèbes tapageusesEt roulent plus tonnants‖ vers les échos des bourgs,Jusqu’à ce que minuit‖ tombe sur les villagesEt que les moines las,‖ mis en joie et repus,Quittent la fête ardente encor.Leurs attelagesSont amenés, timons‖ ornés, chevaux trapus.On les y voit monter,‖ la face au vin rougie,Et s’en aller par les‖ routes à travers bois,Faisant, de loin en loin,‖ sur la foule et l’orgieAvec leurs mains en or‖ de lents signes de croix.
Versification
- Forme
- Strophes variées
- Rimes
- 41[abab] 1[ababa]
- Mètre
- Alexandrins· profil 6−6
- Mots à la rime
- a bourdon / l’espadon masculine, classiqueb claquantes / attaquantes féminine, classiquec d’acier / princier masculine, classiqued villes / civiles féminine, classiquee cité / planté masculine, classiquef accompagne / campagne féminine, classiqueg soleil / vermeil masculine, classiqueh spirales / cathédrales féminine, classiquei l’écart / brocart masculine, classiquej marbre / arbre féminine, classiquek entier / forestier masculine, classiquel rebelles / flabelles féminine, classiquem béants / géants masculine, classiquen fumée / allumée féminine, classiqueo huileux / moelleux masculine, classiquep bouches / couches féminine, classiqueq altérants / safrans masculine, classiquer moires / d’armoires féminine, classiques orné / atourné masculine, classiquet aiguières / prières féminine, classiquec vassaux / arceaux masculine, classiqued flatteries / fleuries féminine, classiquec fours / carrefours masculine, classiqued lumières / bannières féminine, classiquee torrent / tintamarrant masculine, classiquef chênes / prochaines féminine, classiqueg travers / ouverts / couverts masculine, classiqueh élargie / l’orgie féminine, classiquei poitrines / terrines féminine, classiquej roussis / assis masculine, classiquek lyre / myrrhe féminine, classiquel ciselés / crénelés masculine, classiquem royales / pâles féminine, classiquen festin / bouquetin masculine, classiqueo farcies / cramoisies féminine, classiquep alentours / d’ours masculine, classiquea d’ormes / énormes féminine, classiqueb damassés / Croisés masculine, classiquec monumentale / occidentale féminine, classiqued Godefroi / d’orfroi masculine, classiquee raide / Tancrède féminine, classiquef Vermandois / d’exploits masculine, classiqueg casques / bourrasques féminine, classiqueh coups / dessous masculine, classiquei mêlées / dentelées féminine, classiquej deuil / orgueil masculine, classiquek allumées / armées féminine, classiquel Noël / réel masculine, classiquea ornières / bannières féminine, classiqueb fervent / vent masculine, classiquec monde / immonde féminine, classiqued écrasé / fleurdelysé masculine, classiquee gloires / victoires féminine, classiquef dompteur / inspirateur masculine, classiquea belles / brocatelles féminine, classiqueb camail / d’émail masculine, classiquec procède / obsède féminine, classiqued passer / baiser masculine, classiquee tempes / hampes féminine, classiquef seins / diocésains masculine, classiqueg broderies / armoiries féminine, classiqueh d’airain / burin masculine, classiquei crénelées / déferlées féminine, classiquej fleurs / pleurs masculine, classiquek litanies / symphonies féminine, classiquel bleus / feux masculine, classiquem ripailles / victuailles féminine, classiquen enluminés / tisonnés masculine, classiquea encore / phosphore féminine, classiqueb normands / fumants masculine, classiquec chevelures / mûres féminine, classiqued loin / foin masculine, classiquee houle / foule féminine, classiquef débordements / fumants masculine, classiqueg ventres / antres féminine, classiqueh soûls / fous masculine, classiquea lumières / coutumières féminine, classiqueb l’obscurité / lacté masculine, classiquec songeuses / tapageuses féminine, classiquea toujours / bourgs masculine, classiquec villages / encor / attelages féminine, classiqued repus / trapus masculine, classiquee rougie / l’orgie féminine, classiquef bois / croix masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.5· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
170 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poèmes, Paris, Société du Mercure de France, 1895· numérisation wikisource.org· Sources