Réglages

Mémorisé dans ce navigateur.

Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Les moines, 1885

L’hérésiarque

Émile Verhaeren· distiques, alexandrins, 52 vers

Et là, ce moine noir,‖ que vêt un froc de deuil,Construit, dans sa pensée,‖ un monument d’orgueil.

Il le bâtit, tout seul,‖ de ses mains taciturnes,Durant la veille ardente‖ et les fièvres nocturnes.

Il le dresse, d’un jet,‖ sur les Crédos béants,Comme un phare de pierre‖ au bord des océans,

Il y scelle sa fougue‖ et son ardeur mystique,Et sa fausse science‖ et son doute ascétique,

Il y jette sa force‖ et sa raison de fer,Et le feu de son âme‖ et le cri de sa chair,

Et l’œuvre est là, debout,‖ comme une tour vivante,Dardant toujours plus haut‖ sa tranquille épouvante,

Empruntant sa grandeur‖ à son isolement,Sous le défi serein‖ et clair du firmament,

Cependant qu’au sommet‖ des rigides spiralesLuisent sinistrement,‖ comme des joyaux pâles,

Comme de froids regards,‖ toisant Dieu dans les cieux,Les blasphèmes du grand‖ moine silencieux.

Aussi vit-il, tel qu’un‖ suspect parmi ses frères,Tombeau désert, vidé‖ de vases cinéraires,

Damné d’ombre et de soir,‖ que Satan ronge et mord,Lépreux moral, chauffant‖ contre sa peau la mort,

Le cœur tortionné,‖ durant des nuits entières,La bouche morte aux chants‖ sacrés, morte aux prières,

Le cerveau fatigué‖ d’énormes tensions,Les yeux brûlés au feu‖ rouge des visions,

Le courage hésitant,‖ malgré les clairvoyances,À rompre effrayamment‖ le plain-chant des croyances,

Qui par le monde entier‖ s’en vont prenant l’essorEt dont Rome, là-bas,‖ est le colombier d’or,

Jusqu’au jour où, poussé‖ par sa haine trop forte,Il se possède enfin‖ et clame sa foi morte

Et se carre massif,‖ sous l’azur déployé,Avec son large front‖ vermeil de foudroyé.

Alors il sera grand‖ de la grandeur humaine,Son orgueil flamboiera‖ sous la foudre romaine,

Son nom sera crié‖ dans la rage et l’amour,Son ombre, projetée,‖ obscurcira le jour,

Les prêches, les écrits,‖ les diètes, les écoles,Les sectes germeront‖ autour de ses paroles,

Le monde entier, promis‖ par les papes aux rois,Sur le vieux sol chrétien‖ verra trembler la croix,

Les disputes, les cris,‖ les querelles, les haines,Les passions et les‖ fureurs, rompant leurs chaînes,

Ainsi qu’un troupeau roux‖ de grands fauves lâchés,Broieront, entre leurs dents,‖ les dogmes desséchés,

Un vent venu des loins‖ antiques de la terreÉteindra les flambeaux‖ autour du sanctuaire,

Et la nuit l’emplira‖ morne, comme un cercueil,Depuis l’autel désert‖ jusqu’aux marches du seuil,

Tandis qu’à l’horizon‖ luiront des incendies,Des glaives furieux‖ et des crosses brandies.

Versification

Forme
Distiques
Rimes
26(aa)
Mètre
Alexandrins· profil 6−6
Strophes
26 distiques
Mots à la rime
a deuil / d’orgueil masculine, classiquea taciturnes / nocturnes féminine, classiquea béants / océans masculine, classiquea mystique / ascétique féminine, classiquea fer / chair masculine, classiquea vivante / épouvante féminine, classiquea isolement / firmament masculine, classiquea spirales / pâles féminine, classiquea cieux / silencieux masculine, classiquea frères / cinéraires féminine, classiquea mord / mort masculine, classiquea entières / prières féminine, classiquea tensions / visions masculine, classiquea clairvoyances / croyances féminine, classiquea l’essor / d’or masculine, classiquea forte / morte féminine, classiquea déployé / foudroyé masculine, classiquea humaine / romaine féminine, classiquea l’amour / jour masculine, classiquea écoles / paroles féminine, classiquea rois / croix masculine, classiquea haines / chaînes féminine, classiquea lâchés / desséchés masculine, classiquea terre / sanctuaire féminine, classiquea cercueil / seuil masculine, classiquea incendies / brandies féminine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.5· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

52 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poèmes, Paris, Société du Mercure de France, 1895· numérisation wikisource.org· Sources