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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Les moines, 1885

Les cloîtres

Émile Verhaeren· strophes variées, alexandrins, 92 vers

Aux siècles féodaux,‖ quand tiares et croixSoudainement dans les‖ guerres dégringolées,S’ensanglantaient autant‖ que les glaives des roisEt se cassaient au heurt‖ des superbes mêlées,Les évêques jugeaient‖ la plainte et le grief ;Leur donjon mordait l’air‖ de ses créneaux gothiques ;Ils n’avaient cure et soin‖ jamais que de leur fief ;Ils se disaient issus‖ des déesses mythiques ;Leurs cœurs étaient d’airain,‖ mais leurs cerveaux battus,Comme une enclume en bronze,‖ étaient tintants de gloire.Ces temps passaient de fer‖ et de splendeur vêtusEt le progrès n’avait‖ encor de sa râcloireRien enlevé de grand,‖ de féroce et de gourdAu monde, où se taillaient‖ les blocs des épopées.Quelque moine en était‖ le dompteur rouge et lourd,Mais moins à coups de croix‖ qu’à taillades d’épées,Il inspirait, au peuple‖ agenouillé, frayeur ;Aux grands, respect ; aux chefs,‖ il parlait de puissanceQui leur venait d’en haut‖ et plongeait en torpeurLes serfs dont il fallait‖ étouffer la croissance.

Et naquirent alors‖ des cloîtres fabuleux,En des enfoncements‖ de bois et de mystères :D’abord gardiens sacrés‖ de morts miraculeux,Ils vécurent ayant‖ des rois pour donataires,Et des princes, vassaux‖ de Dieu, pour protecteurs ;Ils devinrent château,‖ puis bourgade et village ;Ils grandirent — cité‖ géante — et leurs tuteursMirent le féodal‖ pouvoir en attelageAu-devant de leur brusque‖ et triomphal soleil.Et, dans ce flamboiement‖ de grandeurs monastiques,Sur le trône de pourpre‖ et sous le dais vermeil,S’élargissait l’orgueil‖ des grands abbés gothiques :Hommes sacrés, couverts‖ du manteau suzerain,Éblouissant leur temps‖ de leurs majestés pâlesEt, pareils à des dieux‖ de granit et d’airain,Assis, les pieds croisés‖ sur les foudres papales.

C’était au fond de ces‖ monastères hautainsQue le dogme du Christ,‖ ouvrant ses bras au monde,S’armait pour l’avenir‖ et forgeait ses destins.Les moines travaillés‖ de passion féconde,Portant des cœurs de fer‖ dans leurs torses de feu,Trop lourds pour s’appuyer‖ sur la raison fragile,Dans les buccins faisaient‖ sonner le nouveau Dieu.Sur un pavois de guerre‖ ils dressaient l’Évangile,La garde de leur glaive‖ était sculptée en croix,Saint Michel écrasait‖ la payenne Bellone,Et Rome avait un roi‖ qui par-dessus les roisHaussait un front bâti‖ pour la triple couronne.

Ils trônèrent pareils,‖ les cloîtres lumineux,Jusqu’au jour où les vents‖ de la Grèce fataleJetèrent brusquement‖ leurs souffles vénéneuxÀ travers la candeur‖ de l’âme occidentale.Le monde émerveillé‖ s’emplit d’esprit nouveau.Mais les moines soudain‖ grandirent à sa taille,La puissance monta‖ des bras à leur cerveau :Eux qui jadis, géants‖ d’orgueil de la bataille,Passaient, pennons au vent,‖ dans les rouges assauts,Se dressèrent, géants‖ d’étude et de pensée.Ils portèrent ainsi‖ que de puissants faisceauxDevant leur Christ nié,‖ devant leur foi chassée,Qui se penchait déjà‖ du côté de la nuit,Leur cœur brûlant toujours‖ de sa flamme première.Et l’idéal superbe‖ et noir fut reconstruit,Et tout en haut la croix‖ monta dans la lumière.Et les livres chrétiens,‖ les Sommes, les Décrets,Les grands éclairs jetés‖ au loin par les géniesSur la philosophie‖ humaine et ses secrets,Sur les mondes, les cieux,‖ les morts, les agonies,Les éternels pourquois‖ et le tressaillementDe l’univers en proie‖ aux angoisses mystiques,Et les dogmes nimbés,‖ mélancoliquement,Et s’asseyant rêveurs,‖ dans leur robes gothiques,Et les torches, avec‖ des crinières de sangÉchevelant au loin‖ leur clarté mortuaireSur les peuples chrétiens‖ frappés, le doute au flanc,Et la blancheur du lange‖ et celle du suaire,Un monde qui commence,‖ un monde qui finit,Tout un dardement d’or‖ de lumière mêléeRefrappa de splendeur‖ l’assise du granit,Où les moines dressaient‖ leur foi renouvelée.Tels se maintinrent-ils —‖ et rien de leur orgueilN’était depuis mille ans‖ descendu de leur tête.

Mais aujourd’hui, dans le‖ mépris et dans le deuil,Dans l’isolement blême‖ où leur fierté végète,Dans le dédain, c’est à‖ jamais qu’ils sont défunts,Qu’ils sont couchés, qu’ils sont‖ endormis dans leurs coules,Qu’ils sont les morts, les morts‖ sans cierges, sans parfums,Sans pleurs, les morts géants‖ insultés par les foules,Au fond des cloîtres froids‖ et des caveaux scellés,Au loin, dans leur silence‖ et dans leur cimetière.Pauvres moines ! — ou Dieu‖ vous a-t-il consolésEt donné votre part‖ de ciel et de lumière ?

Versification

Forme
Strophes variées
Rimes
23[abab]
Mètre
Alexandrins· profil 6−6
Mots à la rime
a croix / rois masculine, classiqueb dégringolées / mêlées féminine, classiquec grief / fief masculine, classiqued gothiques / mythiques féminine, classiquee battus / vêtus masculine, classiquef gloire / râcloire féminine, classiqueg gourd / lourd masculine, classiqueh épopées / d’épées féminine, classiquei frayeur / torpeur masculine, classiquej puissance / croissance féminine, classiquea fabuleux / miraculeux masculine, classiqueb mystères / donataires féminine, classiquec protecteurs / tuteurs masculine, classiqued village / attelage féminine, classiquee soleil / vermeil masculine, classiquef monastiques / gothiques féminine, classiqueg suzerain / d’airain masculine, classiqueh pâles / papales féminine, classiquea hautains / destins masculine, classiqueb monde / féconde féminine, classiquec feu / Dieu masculine, classiqued fragile / l’Évangile féminine, classiquef Bellone / couronne féminine, classiquea lumineux / vénéneux masculine, classiqueb fatale / occidentale féminine, classiquec nouveau / cerveau masculine, classiqued taille / bataille féminine, classiquee assauts / faisceaux masculine, classiquef pensée / chassée féminine, classiqueg nuit / reconstruit masculine, classiqueh première / lumière féminine, classiquei Décrets / secrets masculine, classiquej génies / agonies féminine, classiquek tressaillement / mélancoliquement masculine, classiquel mystiques / gothiques féminine, classiquem sang / flanc masculine, classiquen mortuaire / suaire féminine, classiqueo finit / granit masculine, classiquep mêlée / renouvelée féminine, classiqueq orgueil / deuil masculine, classiquer tête / végète féminine, classiquec défunts / parfums masculine, classiqued coules / foules féminine, classiquee scellés / consolés masculine, classiquef cimetière / lumière féminine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.6· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

92 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poèmes, Paris, Société du Mercure de France, 1895· numérisation wikisource.org· Sources