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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Les moines, 1885

Rentrée des moines

Émile Verhaeren· 17 quatrains, alexandrins surtout, 68 vers

I

On dirait que le site‖ entier sous un lissoirSe lustre et dans les lacs‖ voisins se réverbère ;C’est l’heure où la clarté‖ du jour d’ombres s’obère,Où le soleil descend‖ les escaliers du soir.

Une étoile d’argent‖ lointainement tremblante,Lumière d’or, dont on‖ n’aperçoit le flambleau,Se reflète mobile‖ et fixe au fond de l’eauOù le courant la lave‖ avec une onde lente.

À travers les champs verts‖ s’en va se déroulantLa route dont l’averse‖ a lamé les ornières ;Elle longe les noirs‖ massifs des sapinièresEt monte au carrefour‖ couper le pavé blanc.

Au loin scintille encore‖ une lucarne rondeQui s’ouvre ainsi qu’un œil‖ dans un pignon rongé :Là, le dernier reflet‖ du couchant s’est plongé,Comme, en un trou profond‖ et ténébreux, la sonde.

Et rien ne s’entend plus‖ dans ce mystique adieu,Rien — le site vêtu‖ d’une paix métalliqueSemble enfermer en lui,‖ comme une basilique,La présence muette‖ et nocturne de Dieu.

II

Alors les moines blancs‖ rentrent aux monastères,Après secours portés‖ aux malades des bourgs,Aux remueurs cassés‖ de sols et de labours,Aux gueux chrétiens qui vont‖ mourir, aux grabataires,

À ceux qui crèvent seuls,‖ mornes, sales, pouilleuxEt que nul de regrets‖ ni de pleurs n’accompagneEt qui pourriront nus‖ dans un coin de campagne,Sans qu’on lave leur corps‖ ni qu’on ferme leurs yeux,

Aux mendiants mordus‖ de misères avides,Qui, le ventre troué‖ de faim, ne peuvent plusSe béquiller là-bas‖ vers les enclos feuillusEt qui se noient, la nuit,‖ dans les étangs livides.

Et tels les moines blancs‖ traversent les champs noirs,Faisant songer au temps‖ des jeunesses bibliquesOù l’on voyait errer‖ des géants angéliques,En longs manteaux de lin,‖ dans l’or pâli des soirs.

III

Brusques, sonnent au loin‖ des tintements de cloche,Qui cassent du silence‖ à coups de battant clairPar-dessus les hameaux,‖ jetant à travers l’airUn long appel, qui long,‖ parmi l’écho, ricoche.

Ils redisent que c’est le moment justicierOù les moines s’en vont‖ au chœur chanter TénèbresEt promener sur leurs‖ consciences funèbresLa froide cruauté‖ de leurs regards d’acier.

Et les voici priant :‖ tous ceux dont la journéeS’est consumée au long‖ hersage en pleins terreaux,Ceux dont l’esprit sur les‖ textes préceptorauxS’épand, comme un reflet‖ de lumière inclinée.

Ceux dont la solitude‖ âpre et pâle a renduL’âme voyante et dont‖ la peau blême et collanteJette vers Dieu la voix‖ de sa maigreur sanglante,Ceux dont les tourments noirs‖ ont fait le corps tordu.

Et les moines qui sont‖ rentrés aux monastères,Après visite faite‖ aux malheureux des bourgs,Aux remueurs cassés‖ de sols et de labours,Aux gueux chrétiens qui vont‖ mourir, aux grabataires,

À leurs frères pieux‖ disent, à lente voix,Qu’au dehors, quelque part,‖ dans un coin de bruyère,Il est un moribond‖ qui s’en va sans prièreEt qu’il faut supplier,‖ au chœur, le Christ en croix,

Pour qu’il soit pitoyable‖ aux mendiants avidesQui, le ventre troué‖ de faim, ne peuvent plusSe béquiller au loin‖ vers les enclos feuillusEt qui se noient, la nuit,‖ dans les étangs livides.

Et tous alors, tous les‖ moines, très lentement,Envoient vers Dieu le chant‖ des lentes litanies ;Et les anges qui sont‖ gardiens des agoniesFerment les yeux des morts,‖ silencieusement.

Versification

Forme
17 quatrains (quatrains)
Rimes
17(abba)
Mètre
Alexandrins surtout (67 de 12, 1 de 13)· profil 6−6, 13i
Strophes
17 quatrains
Mots à la rime
a lissoir / soir masculine, classiqueb réverbère / s’obère féminine, classiquea tremblante / lente féminine, classiqueb flambleau / l’eau masculine, classiquea déroulant / blanc masculine, classiqueb ornières / sapinières féminine, classiquea ronde / sonde féminine, classiqueb rongé / plongé masculine, classiquea adieu / Dieu masculine, classiqueb métallique / basilique féminine, classiquea monastères / grabataires féminine, classiqueb bourgs / labours masculine, classiquea pouilleux / yeux masculine, classiqueb n’accompagne / campagne féminine, classiquea avides / livides féminine, classiqueb plus / feuillus masculine, classiquea noirs / soirs masculine, classiqueb bibliques / angéliques féminine, classiquea cloche / ricoche féminine, classiqueb clair / l’air masculine, classiquea justicier / d’acier masculine, classiqueb Ténèbres / funèbres féminine, classiquea journée / inclinée féminine, classiqueb terreaux / préceptoraux masculine, classiquea rendu / tordu masculine, classiqueb collante / sanglante féminine, classiquea voix / croix masculine, classiqueb bruyère / prière féminine, classiquea lentement / silencieusement masculine, classiqueb litanies / agonies féminine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.5· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

68 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poèmes, Paris, Société du Mercure de France, 1895· numérisation wikisource.org· Sources