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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Les soirs, 1887· Les flambeaux noirs 1890· III Projection extérieure

La dame en noir

Émile Verhaeren· vers de 8, 12 et 10 syllabes, 101 vers

— Dans la ville d’ébène et d’or,La dame en noir des carrefours,Qu’attendre, après autant de jours,Qu’attendre encor ?

— Les chiens du noir espoir‖ ont aboyé, ce soir,Vers les lunes de mes deux yeux,Si longuement,‖ vers les lunes en noirDe mes deux yeux silencieux,Si longuement et si‖ lointainement, ce soir,Vers les lunes de mes deux yeux en noir.Quel deuil toisonné d’or‖ agitent-ils mes crins,Pour affoler ainsi ces chiens,Et quel bondissement‖ et quel orgueil mes reinsEt tout mon corps toisonné d’or ?

— La dame en noir des carrefours,Qu’attendre, après de si longs jours,Qu’attendre ?

— Vers quel paradis noir‖ font-ils voile mes seins ?Et vers quels horizons‖ ameutés de tocsinsEn désespoir au fond du soir ?Dites, quel Wahalha‖ tumultueux de fièvresOu quels chevaux cabrés‖ en tempête : mes lèvres ?

Dites, quel incendie‖ et quel effroiSuis-je ? pour ces grands chiens,‖ qui me lèchent ma rageEt quel naufrage‖ espèrent-ils en mon oragePour tant chercher leur mort en moi ?

— La dame en noir des carrefoursQu’attendre après de si longs jours ?

— Je suis la mordeuse,‖ entre mes bras,De toute force exaspéréeVers les toujours mêmes hélas ;Ou dévorante — ou dévorée.

Mes dents, comme des pierres d’or,Mettent en moi leur étincelle :Je suis belle comme la mortEt suis publique aussi comme elle.

Aux douloureux traceurs d’éclairsEt de désirs sur mes murailles,J’offre le catafalque‖ de mes chairsEt les cierges des funérailles.

Je leur donne tout mon remordsPour les soûler au seuil du porcheEt le blasphème de mon corpsBrandi vers Dieu comme une torche.

Ils me savent comme une tourDe fer et de siècles vêtue,Et s’exècrent en mon amourQui les affole et qui les tue.

Ce qu’ils aiment — cœur naufragéEsprit dément ou rage vaine —C’est le dégoût surtout que j’aiDe leurs baisers ou de leur haine.

C’est de trouver encore en moiLeur pourpre et noire parélieEt mon drapeau de rouge effroiÉchevelé dans leur folie.

— La dame en noir des carrefoursQu’attendre, après de si longs jours,Qu’attendre ?

— À cette heure de vieux‖ soleil, chargé de soir,Qui se projette‖ en morceaux d’or sur le trottoir,Quand la ville s’allonge‖ en un serpentementDe feux et de lueurs,‖ vers cet aimantToujours debout‖ à l’horizon : la femme,Les chiens du désespoirOnt aboyé‖ vers les yeux de mon âme,Si longuement vers mes deux yeux,Si longuement et si‖ lointainement, ce soir,Vers les lunes de mes deux yeux en noir !Dites, quel brûlement‖ et quelle ardeur mes reinsFont-ils courir,‖ au long de mon corps d’or ?Et de quelle clarté‖ s’éclairent-ils mes seinsDevant les yeux‖ hallucinés des chiens ?

Et moi aussi,‖ dites, quel Wahalha de fièvresVient me tenter les lèvresEt vers quels horizons‖ ameutés de tocsinsEt quels paradis noirs,‖ font-ils voile mes crins ?

Dites quel incendie‖ et quel effroiViennent le soir,‖ me chasser hors de moi,Sur les places, vers la ville,Reine foudroyante et servile ?

— La dame en noir des carrefoursQu’attendre, après de si longs jours.Qu’attendre ?

— Hélas quand viendra-t-il, celuiQui doit venir —‖ peut-être aujourd’hui —Qui doit venir vers mon attente,Fatalement, et qui viendra ;

La démence incurable‖ et tourmentanteQui donc en lui la sentiraMonter, jusqu’à mes seins‖ qui hallucinent.Vers les deux mains‖ de ceux qui assassinentMon corps se dresse ardent et blême :Je suis celle qui ne craint rienEt dont personne ne s’abstient ;Je suis tentatrice suprême.

Dites ? Qui donc doit me vouloir, ce soir, au fond d’un bouge ?

— La dame en noir des carrefoursQu’attendre après de si longs joursQu’attendre ?

— J’attends cet homme au couteau rouge.

Versification

Mètre
Vers de 8, 12 et 10 syllabes (56 de 8, 19 de 12, 15 de 10, 4 de 2, 2 de 6, 2 de 9, 1 de 4, 1 de 7, 1 de 14)· profil 6, 8, 4=5, 4÷6, 6=6, 14i

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

101 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poèmes, Bruxelles, Edmond Deman, 1895· numérisation wikisource.org· Sources