Les soirs, 1887· Les flambeaux noirs 1890· III Projection extérieure
L’ancien amour
Dans le jardin, où des‖ lions mélancoliquesTraînent le char du vieil amour,Mes yeux ont allumé‖ leurs braises sur la tourEt regardent, mélancoliques,Traîner le char du vieil amour.
Des chapelets de seins‖ enguirlandent le bordDes seins de reine, où sont‖ plantés des couteaux d’or.
Le sourire des Omphales, qui plus ne bouge,Et les yeux de Méduse‖ ornent le timon rouge.Sur de noirs piédestaux‖ voilés, des torses nus,Les bras coupés,‖ disent qui fut jadis Vénus.
Et par les crins,‖ à l’arrière, traînée.Saigne la tête‖ atrocement glanéeD’Hérodiade.
Les héros roux, buissons‖ de feux dans les légendes,Tués ! — sous quel broiement‖ de sphinx ou de gorendes ?
Les nuits avec la nacre‖ et les marbres des soirs ?En fuite — et quels‖ brusques tombeaux d’Orients noirs.
Où le Persée et les‖ dragons écaillés clairEt les glaives où fermentait‖ du sang d’éclair ?
Où les lotus‖ des baisers frais, où les losangesVers la femme — de fleurs,‖ de chants et de louanges ?
Où les bras purs, lacés‖ en immortel sommeil,Autour de fronts penchés‖ sur des seins de soleil ?
Où les amants tordus‖ comme des arbres d’orDans le soir enivrant‖ du jardin de la mort ?
Là-bas, où les lions promènent,Mélancoliques, le char du vieil amour,Mes yeux l’ont vu sortirDu solennel‖ jardin des souvenirs,Mes yeux qui veillent sur la tour.
Vers quels caveaux‖ et quels lointains béants,Vers quels combats, vers quels néants,Vers quels oublis‖ et vers quelles ruines,Poussaient, ces lions roux,‖ le han de leurs poitrines ?Vers où leurs pas s’en allaient-ils ?Leurs pas usés, leurs pauvres pas,Vers quels exils s’en allaient-ils,Vers quels trépas ?
L’horizon rouge éclate‖ en ville colossaleDe toits et de palais‖ et de ponts dans les cieux ;Une fumée‖ immense et transversaleBarre des visages d’astres silencieuxComme des morts, au fond des cieux ;Les usines tannent de la matièreSplendide et qui sera‖ la vie et l’infiniDemain ! on fait,‖ en des sous-sols de nuit,On fait du pain avec‖ des os de cimetière ;
Les fleuves de la mer‖ écoulent l’universVers les banques et les hangars ouverts ;Et, brusque, un train qui siffle et passeJette la ville‖ en fusion par les espaces.
Vers quelle folie et quels lointains béants,Vers quels oublis, vers quels néants,Vers quels trépas‖ et vers quelles ruinesPoussaient, les vieux lions,‖ le han de leurs poitrines,Lorsque, quittant le grand‖ jardin peuplé de marbresEt les ombres qui leur‖ tombaient, bonnes, des arbres,Ils sont venus‖ promener par les ruesDe la ville — là-bas —‖ et des foules bourrues,Mélancoliques, loin de la tour,Le char piteux du vieil amour ?
Versification
- Mètre
- Vers de 12, 8 et 10 syllabes (32 de 12, 13 de 8, 11 de 10, 2 de 11, 1 de 3, 1 de 4, 1 de 6, 1 de 9)· profil 8, 9i, 4÷6, 11, 6÷6
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
62 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poèmes, Bruxelles, Edmond Deman, 1895· numérisation wikisource.org· Sources