Les soirs, 1887· Finale
La morte
En sa robe, couleur‖ de feu et de poison,Le cadavre de ma raisonTraîne sur la Tamise.
Des ponts de bronze, où les wagonsEntrechoquent d’interminables‖ bruits de gondsEt des voiles de bateaux sombresLaissent sur elle, choir leurs ombres.Sans qu’une aiguille,‖ à son cadran, ne bouge,Un grand beffroi masqué de rouge,La regarde, comme quelqu’unImmensément‖ de triste et de défunt.
Elle est morte de trop savoir,De trop vouloir sculpter la cause,Dans le socle de granit noir,De chaque être et de chaque chose.Elle est morte, atrocement,D’un savant empoisonnement,Elle est morte aussi d’un délireVers un absurde et rouge empire.Ses nerfs ont éclaté,Tel soir illuminé de fête,Qu’elle sentait déjà‖ le triomphe flotterComme des aigles, sur sa tête.Elle est morte n’en pouvant plus,L’ardeur et les vouloirs moulus,Et c’est elle qui s’est tuée,Infiniment exténuée.Au long des funèbres murailles,Au long des usines de ferDont les marteaux tannent l’éclair,Elle se traîne aux funérailles.
Ce sont des quais et des casernes,Des quais toujours et leurs lanternes,Immobiles et lentes‖ filandièresDes ors obscurs de leurs lumières ;Ce sont des tristesses de pierres,Maisons de‖ briques, donjons en noirDont les vitres, mornes paupières,S’ouvrent dans le brouillard du soir ;Ce sont de grands‖ chantiers d’affolement,Pleins de barques démanteléesEt de vergues écarteléesSur un ciel de crucifiement.
En sa robe de joyaux morts,‖ que solenniseL’heure de pourpre à l’horizon,Le cadavre de ma raisonTraîne sur la Tamise.
Elle s’en va vers les hasardsAu fond de l’ombre et des brouillards,Au long bruit sourd des tocsins lourds,Cassant leur aile, au coin des tours.Derrière elle, laissant‖ inassouvieLa ville immense de la vie ;Elle s’en‖ va vers l’inconnu noirDormir en des tombeaux de soir,Là-bas, où les‖ vagues lentes et fortes,Ouvrant leurs trous illimités,Engloutissent à toute‖ éternité :Les mortes.
Versification
- Mètre
- Octosyllabes et décasyllabes (41 de 8, 7 de 10, 4 de 12, 3 de 6, 2 de 9, 1 de 2, 1 de 7)· profil 6, 8, 3−6, 4=6, 6=6
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
59 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poèmes, Bruxelles, Edmond Deman, 1895· numérisation wikisource.org· Sources