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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Les soirs, 1887· Les flambeaux noirs 1890· III Projection extérieure

Le roc

Émile Verhaeren· vers de 8, 10 et 12 syllabes, 73 vers

Sur ce roc carié‖ que fait souffrir la mer,Quels pas voudront monter‖ encor, dites, quels pas ?

Dites, serai-je seul‖ enfin et quel long glasÉcouterai-je debout‖ devant la mer ?

C’est là que j’ai bâti mon âme.— Dites, serai-je seul‖ avec mon âme ? —Mon âme hélas ! maison d’ébène,Où s’est fendu, sans bruit, un soir,Le grand miroir de mon espoir.Dites, serai-je seul‖ avec mon âme,En ce nocturne‖ et angoissant domaine ?Serai-je seul‖ avec mon orgueil noir,Assis en un fauteuil de haine ?Serai-je seul, avec‖ ma pâle hyperdulie,Pour Notre-Dame, la Folie ?

Serai-je seul avec la merEn ce nocturne‖ et angoissant domaine ?

Des crapauds noirs, velus de mousse,Y dévorent du clair‖ soleil, sur la pelouse.

Un grand pilier‖ ne soutenant plus rien,Comme un homme, s’érige‖ en une allée,D’épitaphes de marbre‖ immensément dallée.Sur un étang‖ d’yeux ouverts et de reptiles,Des groupes de cygnes noyés,Vers des lointains‖ de soie et d’or broyés,Traînent leurs suicides‖ tranquillesParmi des phlox et des jonquilles.

Et du sommet d’un cap d’espace,D’étranges cris d’oiseaux marins,Les becs aigus et vipérins,Chantent la mort à tel qui passe.

Sur ce roc carié‖ que recreuse la mer,Dites, serai-je seul‖ avec mon âme ?

Aurai-je enfin l’atroce joieDe voir, nerfs après nerfs,‖ comme une proie,La démence‖ attaquer mon cerveau ?Et détraqué malade, sorti de la prisonEt des travaux‖ forcés de sa raison,D’appareiller‖ vers un lointain nouveau ?

Dites, ne plus sentir‖ sa vie escaladéePar les talons‖ de fer de chaque idée,Ne plus l’entendre‖ infiniment en soiCe cri, toujours‖ identique, ou crainte, ou rage,Vers le grand inconnu‖ qui dans les cieux voyage :Croire en la démence ainsi‖ qu’en une foi !

Sur ce roc carié‖ que détraque la mer,Vieillir, triste rêveur‖ de l’escarpé domaine,Les chairs mortes, l’espérance en allée,À rebours de la vie‖ immense et désolée ;

N’entendre plus se taire,‖ en sa maison d’ébène,Qu’un silence de fer‖ dont auraient peur les morts ;Trainer de longs pas lourds‖ en de sourds corridors ;Voir se suivre toujours‖ les mêmes heures,Sans espérer‖ en des heures meilleures ;Pour à jamais‖ clore telle fenêtre ;Tel signe au loin !‖ — un présage vient d’apparaître ;Autour des vieux salons,‖ aimer les sièges videsEt les chambres dont les‖ grands lits ont vu mourirEt chaque soir,‖ sentir, les doigts livides,La déraison,‖ sous ses tempes mûrir.

Sur ce roc carié‖ que ruine la mer,Dites, serai-je seul‖ enfin avec la mer,Dites, serai-je seul‖ enfin avec mon âme ?

Et puis mourir ; redevenir rien.Être quelqu’un‖ qui plus ne se souvientEt qui s’en va sans glas qui sonne,Sans cierge en main ni sans personne,Sans que sache celui qui passe,Joyeux et clair dans la bonace,Que le nocturne‖ et angoissant domaine,En deuil de sa maison d’ébène,Où plus ne brûle aucun flambeau,Renferme un mort et son tombeau

Versification

Mètre
Vers de 8, 10 et 12 syllabes (22 de 8, 22 de 10, 21 de 12, 4 de 11, 3 de 9, 1 de 13)· profil 8, 3÷6, 4÷6, 4=7, 6=6, 13i

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

73 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poèmes, Bruxelles, Edmond Deman, 1895· numérisation wikisource.org· Sources