Les soirs, 1887· Les flambeaux noirs 1890· III Projection extérieure
Les villes
Odeurs de suif,‖ crasses de peaux, marcs de bitumes !Tel qu’un lourd souvenir‖ lourd de rêves, deboutDans la fumée énorme‖ et jaune, dans les brumes,Grande de soir ! la ville‖ inextricable boutEt roule, ainsi que des‖ reptiles noirs, ses ruesNoires, autour des ponts,‖ des docks et des hangars,Où des feux de pétrole‖ et des torches bourrues,Comme des gestes fous‖ et des masques hagards— Batailles d’ombre et d’or —‖ s’empoignent en ténèbres.Un colossal bruit d’eau‖ roule, les nuits, les jours,Roule les lents retours‖ et les départs funèbresDe la mer vers la mer‖ et des voiles toujoursVers les voiles, tandis‖ que d’immenses usinesIndomptables, avec‖ marteaux cassant du fer,Avec cycles d’acier‖ virant leurs gelasines,Tordent au bord des quais —‖ tels des membres de chair,Écartelés sur des‖ crochets et sur des roues —Leurs lanières de peine‖ et leurs volants d’ennui.Au loin, de longs tunnels‖ fumeux, au loin, des bouesEt des gueules d’égout‖ engloutissant la nuit ;Et stride un tout à coup‖ de cri, stride et s’éraille :Et trains, voici les trains‖ qui vont plaquant les ponts,Les trains qui vont battant‖ le rail et la ferraille,Qui vont et vont mangés‖ par les sous-sols profondsEt revomis, là-bas,‖ vers les gares lointaines,Les trains, là-bas, les trains‖ tumultueux — partis.
Tonneaux de poix,‖ flaques d’huiles, ballots de laine !Bois des îles cubant‖ vos larges abatis,Peaux de fauves, avec,‖ au bout, vos griffes mortesLamentables, cornes de buffle‖ et dents d’aurochsEt reptiles, lamés‖ d’éclair, pendus aux portes.Ô cet orgueil des vieux‖ déserts, vendu par blocs,Par tas ; vendu ! ce roux‖ orgueil vaincu de bêtesSolitaires ; oursons‖ d’ébène et tigres d’or,Poissons des lacs,‖ aigles des monts, lions des crêtes,Hurleurs du Sahara,‖ hurleurs du Labrador,Rois de la force errante,‖ au clair des nuits australes !Hélas, voici pour vous,‖ voici les pavés noirs,Les camions brutaux,‖ les caves humorales,Et les ballots et les‖ barils ; voici les soirsDu Nord, les mornes soirs,‖ obscurs de leur lumière,Où pourrissent les chairs‖ mortes du vieux soleil.Voici Londres cuvant‖ en des brouillards de bière,Énormément‖ son rêve d’or et son sommeilSuragité de fièvre‖ et de cauchemars rouges ;Voici le vieux‖ Londres et son fleuve grandirComme un songe dans un‖ songe, voici ses bougesEt ses chantiers et ses‖ comptoirs s’approfondirEn dédales et se‖ creuser en taupinées,Et par-dessus, dans l’air‖ de zinc et de nickel,Flèches, dards, coupoles, beffrois‖ et cheminées,— Tourments de pierre et d’ombre —‖ éclatés vers le ciel.
Soif de lucre, combat‖ du troc, ardeur de bourse !
Ô mon âme, ces mains‖ en prière vers l’or,Ces mains monstrueuses vers l’or —‖ et puis la courseDes millions de pas‖ vers le lointain ThaborDe l’or, là-bas, en quelque‖ immensité de rêve,Immensément debout,‖ immensément en bloc ?Des voix, des cris,‖ des angoisses, — le jour s’achève,La nuit revient — des voix,‖ des cris, le heurt, le chocDes acharnés labeurs,‖ des rageuses batailles,En tels bureaux, grinçant,‖ de leurs plumes de fer,Sous le pli des plafonds‖ et le gaz des murailles,La lutte de demain‖ contre la lutte d’hier.L’or contre l’or et la‖ banque contre la banque…
S’anéantir mon âme‖ en ce féroce effortDe tous, s’y perdre et s’y‖ broyer ! Voici la tranque,La bêche et le charroi‖ qui labourent de l’orEn des sillons de fièvre.‖ Ô mon âme éclatéeEt furieuse ! ô mon‖ âme folle de ventHagard, mon âme‖ énormément désorbitée,Salis-toi donc et meurs‖ de ton mépris fervent !Voici la ville en or‖ des rouges alchimies,Où te fondre le cœur‖ en un creuset nouveauEt t’affoler‖ d’un orage d’antinomiesSi fort qu’il foudroiera‖ tes nerfs jusqu’au cerveau !
Versification
- Forme
- Strophes variées
- Rimes
- 19[abab]
- Mètre
- Alexandrins· profil 6=6
- Mots à la rime
- a bitumes / brumes féminine, classiqueb debout / bout masculine, classiquec rues / bourrues féminine, classiqued hangars / hagards masculine, classiquee ténèbres / funèbres féminine, classiquef jours / toujours masculine, classiqueg usines / gelasines féminine, classiqueh fer / chair masculine, classiquei roues / boues féminine, classiquej d’ennui / nuit masculine, non classiquek s’éraille / ferraille féminine, classiquel ponts / profonds masculine, classiquem lointaines / laine féminine, non classiquen partis / abatis masculine, classiquec mortes / portes féminine, classiqued d’aurochs / blocs masculine, classiquee bêtes / crêtes féminine, classiquef d’or / Labrador masculine, classiqueg australes / humorales féminine, classiqueh noirs / soirs masculine, classiquei lumière / bière féminine, classiquej soleil / sommeil masculine, classiquek rouges / bouges féminine, classiquel grandir / s’approfondir masculine, classiquem taupinées / cheminées féminine, classiquen nickel / ciel masculine, classiquea bourse / course féminine, classiquea l’or / Thabor masculine, classiquec rêve / s’achève féminine, classiqued bloc / choc masculine, classiquee batailles / murailles féminine, classiquef fer / d’hier masculine, classiqueg banque / tranque féminine, classiquea effort / l’or masculine, non classiquec éclatée / désorbitée féminine, classiqued vent / fervent masculine, classiquee alchimies / d’antinomies féminine, classiquef nouveau / cerveau masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.1· écart moyen à la rime classique 0.4
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
76 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poèmes, Bruxelles, Edmond Deman, 1895· numérisation wikisource.org· Sources