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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Les soirs, 1887· Les flambeaux noirs 1890· III Projection extérieure

Les nombres

Émile Verhaeren· vers de 8, 12 et 10 syllabes, 61 vers

Je suis l’halluciné‖ de la forêt des Nombres,Le front fendu, d’avoir buté,Obstinément,‖ contre leur fixité.

Arbres roides dans le sol clair ;Les ramures en floraisons d’éclair ;Les fûts comme un faisceau de lances ;Et des rocs quadrangulaires dans l’air :Blocs de peur et de silence.Là-haut, le million‖ épars des diamantsEt les regards, aux firmaments,Myriadaires des étoiles ;Et des voiles après des voiles,Autour de l’Isis d’or‖ qui rêve aux firmaments.

Je suis l’halluciné‖ de la forêt des Nombres.

Ils me fixent, avec‖ les yeux de leurs problèmes ;Ils sont, pour éternellement‖ rester : les mêmes.Primordiaux et définis,Ils tiennent le monde entre leurs infinis ;Ils expliquent le fond‖ et l’essence des choses,Puisqu’à travers‖ les temps, planent leurs causes.

Je suis l’halluciné‖ de la forêt des Nombres.

Mes yeux ouverts ?‖ — dites leurs prodiges !Mes yeux fermés ?‖ — dites leurs vertiges !Voici leur danse rotatoireCercle après cercle, en ma mémoire,Je suis l’immensément perdu,Le front vrillé, le cœur tordu,Les bras battants, les bras hagardsDans les hasards des cauchemars.

Je suis l’halluciné‖ de la forêt des Nombres.

Textes de quelles lois‖ infiniment lointaines ?Restes de quels‖ géométriques univers ?Havres, d’où sont partis,‖ par des routes certaines,Ceux qui pourtant se sont‖ cassés aux rocs des mers.Regards abstraits,‖ lobes vides ou sans paupières,Clous dans du fer,‖ lames en pointe entre des pierres.

Je suis l’halluciné‖ de la forêt des Nombres !

Mon cerveau triste, au bord des livres,S’est épuisé, de tout son sang,Dans leur trou d’ombre éblouissant ;Devant mes yeux, les textes ivresS’entremêlent, serpents tordus ;Mes poings sont las d’être tendus,Par au travers de mes nuits sombres,

Avec, au bout, le poids des nombres.

Avec, toujours, la lassitudeDe leurs barres de certitude.

Je suis l’halluciné‖ de la forêt des Nombres.

Dites, jusques à quand‖ le net suppliceDe redouter leur maléfice,Haineusement,‖ dardé vers ma folie ?Immatériels ou‖ réels, que sais-je ?Ils me sont froids comme la neigeEt leur fatalité me lie,En une atroce anomalie.

Dites ! jusques à quand, là-haut,Le million‖ épars des diamantsEt les regards aux firmaments,Myriadaires, des étoiles,Et ces voiles après ces voiles,Autour de l’Isis d’or‖ qui rêve aux firmaments ?

Versification

Mètre
Vers de 8, 12 et 10 syllabes (29 de 8, 18 de 12, 8 de 10, 3 de 7, 2 de 9, 1 de 11)· profil 7, 8, 4+5, 4÷6, 11i, 6=6

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

61 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poèmes, Bruxelles, Edmond Deman, 1895· numérisation wikisource.org· Sources